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CHAPITRE VII LA LANGUE

Très sagement l'Académie de Berlin avait séparé deux questions, l'une qui peut être considérée comme une question de fait : Comment le français est-il devenu une langue universelle ? L'autre qui était une question de droit : Par quels avantages le français méritet-il sa prépondérance ? Presque tous les concurrents les ont confondues. II aurait été utile cependant de distinguer entre des causes de diffusion qui pouvaient être de natures très diverses, et des avantages, tranchons le mot, des supériorités de la langue française sur les autres.

Cette distinction eût amené à une autre, que certains concurrents n'ont pas laissé d'apercevoir. Autre chose est l'excellence d'une langue en soi, sa prééminence théorique, sous quelque rapport qu'on la considère, autre chose la supériorité qu'elle peut avoir dans le rôle de langue internationale '.

Le mot universel pouvait donner lieu à bien des incertitudes. Il signifiait incontestablement répandu dans tous les lieux. Mais pour quels usages ? Là commençaient les malentendus. Voulait-on parler par exemple d' « avantages » qui peuvent amener à sacrifier au français sa propre langue, et, si on comprenait ainsi, s'agissait-il par exemple pour un écrivain de le choisir pour l'expression de sa pensée ?

Les prétendues ambitions françaises. — A dire vrai, quoique les Français aient été souvent accusés d'ambitions démesurées pour leur langue, ceux d'entre eux qui étaient compétents et réfléchis avaient compris et dit, longtemps avant les contestations, qu'il n'y a pas de langue supérieure en soi. Dans son Traité des Langues, qui est de 1703, Frain du Tremblay, devançant Eberhard", avait déclaré qu'aucune ne saurait avoir d'avantage réel et absolu

1. Voir à ce sujet Schwab, p. 27 i ; O, £«« 40 ro-41 V, et Eberhard (A), f» 4 vo ; Impr., p. y (3.

:2. Voir ci-dessus, liv. V, ch. xii.

au-dessus des autres, et que toute langue peut être portée à un aussi haut point de perfection que n'importe quelle autre*.

Baldensperger ^ a raconté à ce sujet des anecdotes piquantes: Ainsi un jour, devant Catherine, comme on exaltait la douceur de l'italien et du grec, le comte de Stackelberg vanta la langue esthonienne. Voltaire s'est amusé à ce propos : l'abbé de Saint- Yves demande à son Huron laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la huronne, l'anglaise et la française ? « La huronne sans contredit », répondit l'Ingénu. « Est-il possible, s'écria M"* de Kerkabon ; j'avais toujours cru que le français était la plus

belle de toutes les langues après le bas-breton On disputa un

peu, et on convint que sans l'aventure de la tour de Babel, la terre aurait parlé français » (1768).

Cette conviction d'une égalité virtuelle des langues, tout au moins d'une équivalence de mérites, a poussé les hommes du xviu* siècle vers toutes sortes d'entreprises, qui ne sentent en rien les aspirations vers la monarchie universelle. N'est-ce pas l'un d'eux, Le Fuel de Méricourt, qui, à la suite des persécutions contre son Journal de la Mode, eut l'idée d'un journal polyglotte, qui reconnaîtrait à chacun ses droits et ferait à chacun sa part. Il se transporta à Londres et annonça le Journal anglois, italien et français, domestique, lyrique et politique. La première partie en italien donnerait des comptes rendus du théâtre italien. La deuxième, en anglais, donnerait les nouvelles politiques et littéraires de la France, la critique du théâtre des diverses nations. La troisième, en français, donnerait le compte rendu des pièces et des livres ; des extraits des papiers anglais, des poésies légères et vaudevilles. C'était, on le voit, une répartition plus qu'équitable, libérale, entre les grandes langues de culture de son temps.

D autres Français, plus connus, ne se sont pas montrés moins larges d'idées. Ne citons que Turgot, aussi grand linguiste qu'administrateur. « Le français, dit-il, moins enveloppé que l'allemand, est moins savant, moins hérissé que l'anglais ; il est moins profond, plus curieux que l'italien, il est peut-être moins agréable, plus naturel que l'espagnol ; il évite ses écarts, mais il n'égale pas toujours ses beautés; son talent est d'être propre à tout, mais il n épuise rien » ^ Et ailleurs il prononce hardiment : « La langue italienne est bien plus souple et plus hardie que la nôtre » *.

2. Univ., p. 48-19, d'après Ch. Evnard, Vie de M"'^ de Krudener, t. I, p. 66-67.

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