‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 200 sur 330 · Ed. Sch., t. I, p · texte numérisé non relu

Ed. Sch., t. I, p

De Prémontval, qui était un Français d'origine et qui prétendait s'établir à Berlin pour donner des conférences, ne reconnaissait au français qu'une médiocrité d'or, comme Schwab. Pour son succès, le hasard avait plus fait que le reste '.

Pareils jugements et pareilles tentatives font voir que, lorsqu'un étranger abandonnait sa langue pour écrire en la nôtre, ce n'était pas qu'il fût incité ni même soutenu par nos prétentions. Assurément il se trouvait des gens superficiels pour s'en réjouir et des flatteurs pour applaudir. Mais la vraie doctrine française, celle qui nous avait nous-mêmes émancipés du latin malgré des préjugés séculaires, était qu'il n'y a pour un homme, où qu'il soit né, qu'une langue supérieure, la sienne, seule adéquate à sa pensée et à ses sentiments — sans parler de ses organes de phonation et d'audition — et que c'est une paresse ou un aveu d'impuissance que d'emprunter un idiome étranger au lieu de perfectionner le sien, s'il y a lieu.

Les méthodes d'appréciation. — Ceci une fois posé, bien des discussions oiseuses eussent été écartées et on s'en fût tenu au problème principal. 11 est déjà par lui-même fort compliqué.

Il arrive en effet que telle qualité supérieure, qui est d'un haut prix aux yeux de l'homme cultivé ou du linguiste n'est d'aucun poids près de l'homme du commun et dessert l'idiome au lieu de le recommander"-. Prenons pour exemple la multiplicité et la régularité des formes crrammaticales. Elles enchantent l'homme compétent, plutôt rare, elles risquent de rebuter les enfants qui apprennent. Ainsi en va-t-il pour le grec.

Inversement la facilité du français attirait bien des gens ^ On l'a

1. S'il falloit absolument, vu la grande fortune qu'elle a faite en Europe, lui trouver un titre de préférence (car on en cherche à ce que le seul hazard même a tiré de pair), je le chercherois. ce titre, dans un certain tempérament de qualités médiocres, qui ne se rencontre effectivement qu'en elle. Moins douce que l'Italienne ; moins majestueuse que l'Espagnole ; moins concise et moins serrée que l'Angloise ; sans comparaison moins énergique que l'Allemande ; avec cela moins riche, moins abondante, qu'aucune peut-être des Langues modernes ; elle a pourtant assez de ressources dans son indigence, assez d'énergie, de précision, de majesté, de douceur, pour qu'il en résulte un instrument des Pensées humaines très estimable, et très utile quand on le manie comme il faut. La clarté surtout, et la politesse qui la- caractérisent, j ajoutent un très grand prix (^Préserv., Dessein de l'ouv., I\^.

2. Schwab seul a bien marqué qu'il y avait là deux questions différentes, et qu'une langue peut être adoptée en pays étranger, moins pour ses qualités intrinsèques supérieures que pour d'autres qui en rendent l'usage avantageux, commode, facile, sûr, etc. , bref parce qu'elle présente des mérites qui la font apprécier, sans être toujours des mérites en soi. (Voir p. 274. Cf. Q, fo^ 40 r« et 41 v» ; Eberhard (A), i° 4 v» ; Impr., p. 36).

3. Sur cette facilité, voir plus haut, et Schwab, pp. 43-46; I, f" IIT V ; jN, fo 95 r».

dit (et c'était vrai), la rançon de cette facilité apparente pouvait être l'absence de certains éléments lexicologiques ou de formes grammaticales. La facilité de la prononciation pouvait tenir à la monotonie de l'accentuation, on l'a bien remarqué. Mais qu'importe ? L'élocution était aisée à condition qu'on se résignât à parler avec un accent. Le vocabulaire surtout, riche en dérivés, dont le système de formation était facile à assimiler, n'exigeait pas un effort démesuré de la mémoire. Si le français n'était pas une « langue-mère », vice grave aux yeux des théoriciens de l'époque, on l'apprenait d'autant plus rapidement, pour peu qu'on eut étudié le latin, et tout homme instruit l'étudiait. Dès lors reff"ort ne semblait pas excessif et des défauts, considérables dans l'absolu, constituaient autant de qualités relatives.

Schwab' et Denina ^ prenant le contrepied de l'opinion vulgaire, ont même fait à notre langue un mérite de sa pauvreté ; d'autres la lui reprochent amèrement. Et ce seul exemple fait voir combien il eût été nécessaire de considérer d'une part la nature de la langue en soi et d'autre part le caractère qu'elle présentait en tant que langue internationale ; il explique les contradictions qu on remarque non seulement dans les ^Mémoires de Berlin, mais dans les argumentations que nous avons résumées au cours de notre étude. Défaut dans la définition, désordre dans la discussion.

Je n'insisterai pas davantage sur les questions de méthode, il est temps de dire que, malgré tant d'observations venues de pays et d'hommes si différents, sans qu'il fût proprement mal jugé, les qualités du français n'ont été ni toutes mises en lumière, ni toutes placées au rang qui convenait ; il en est de même de ses défauts.

On l'a considéré comme instrument d art, en étudiant les ressources qu'il off're pour plaire • — ■ je me sers à dessein de ces termes vagues, car il y a cent manières de plaire, d'amuser ou d'attendrir.

De ce point de vue il a été jugé à la fois bien et mal. Certaines de ses qualités ont été vivement senties et analysées, on pourrait presque dire avec trop de bienveillance. L'enjouement répandu sur toute une portion de la production française, et surtout de la conversation, en est la cause. Sa valeur profonde a été au contraire insuffisamment appréciée.

2. On a dit avec raison que, parmi les causes de l'universalité à laquelle la langue françoise étoit parvenue, l'une étoit sa pauvreté (Pr. litt., t. III, p. 60). Et il ajoute, pour montrer quelles sont les raisons qui font que la langue anglaise est devenue presque aussi universelle, l'opinion de Harris. à savoir que l'anglais a emprunté partout et est devenu par là très abondant.

La valeur phonétique et harmomque du français. — C'est peut-être sa constitution matérielle, je veux dire ses sonorités, ses harmonies, son rythme qui ont été le plus mal étudiés. Il faut sans doute s'en prendre à la science du temps, à qui manquaient les méthodes et les instruments. Mais l'oreille sulHt à des observations sommaires et, aujourd'hui encore, c'est elle, et non les analyses expérimentales, qui guide les jugements qu'on peut porter.

Or il semble bien que le retentissement dans l'âme d'un vers de Racine n'ait été à peu près senti par personne. Soit qu'il perdît son charme à passer par des bouches étrangères, soit que, déformé par la déclamation traditionnelle et grossière d'acteurs de second ordre, il ne gardât pas sa modulation délicate et flexible, l'accord des harmonies et des rythmes avec le sentiment parait avoir échappé aux observateurs. La musique des vers français n'a pas été perçue et goûtée. Aurait-on sans cela parlé de monotonie ? Le Journal étrange?- disait vingt ans avant le Concours de Berlin : « L'italien et l'anglais sont supérieurs au français en ce qu'ils ont une quantité moins rigoureuse et moins déterminée que celles de la langue grecque ou latine, mais beaucoup plus ressentie et plus constante que celle de la langue françoise » \

Les Français eux-mêmes ont été jusqu'à avouer cette infériorité et ont essayé d'expliquer comment elle était rachetée. Rivarol proclame que c'est la prose qui donne l'empire à une langue, parce qu'elle est tout usuelle et que la poésie n'est qu'un objet de luxe^.

Ce qui excuse ici les auteurs des Mémoires, c'est qu'ils reflètent un sentiment très répandu. Dès la deuxième partie du siècle, on s'en est pris à la constitution phonétique de la langue elle-même : Elle a trop de nasales, trop de r. L'e muet ne fait pas bon effet ^ etc. « Elle est sourde », dit Hume, qui lui attribue du reste bien d'autres défauts. Les Italiens, nous l'avons vu, trouvaient non sans raison, le français inférieur, en comparant l'harmonie, la variété et la flexibilité de leur idiome au nôtre ^. Nous avons parlé des railleries de Bettinelli% de Deodati de Tovazzi''.

Si certains de ces reproches sont justifiés ', s'il faut reconnaître,

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