‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 202 sur 330 · Voir H. L., t. VI, IP part., sect. VII, liv. IV · texte numérisé non relu

Voir H. L., t. VI, IP part., sect. VII, liv. IV

Nos étrangers n'en parlent pas explicitement. Tenaient-ils si peu à la pudeur extérieure ? Pourquoi? Je ne voudrais pas les soupçonner d'avoir fréquenté, lors de leurs séjours à Paris, les petits théâtres où se jouaient des parades et des farces graveleuses. Peut-être n'avaient-ils aucune connaissance de certaines productions de la littérature d'alors. Mais les habitudes de leur propre langage, où régnait encore pas mal de grossièreté, les avaient sans doute rendus incapables de goûter des finesses trop délicates.

La noblesse. — C'est pis encore quand il s'agit de noblesse. Les ménagements excessifs avaient fini par exclure du lexique français, au moins du lexique poétique et mondain, tout ce qui sentait la réalité et la vie. Cette noblesse obligatoire et imposée, qui substituait à la réalité concrète des abstractions décolorées, avait fini par gêner, révolter même certains Français, aussi timides que Delille'. Les écrivains étrangers, en s'en émancipant, en avaient fait justice. Schwab, à peu près seul, l'a examinée'. On se fût attendu, chez des hommes à qui l'accoutumance n'avait pas fait perdre le sentiment de la vérité nécessaire du langage, à des réflexions sur ce sujet.

La politesse. — Au contraire ils se sont appesantis sur la question de savoir si la politesse n'avait pas fait tort à la sincérité. Les jolies formules, la grâce des détours inspirés par le désir d'un mutuel respect, jusque dans les reproches, n'avait-elle pas dégénéré en un véritable esprit de dissimulation? Il s'est trouvé, nous l'avons vu, d'âpres censeurs de ces habitudes tournées en règles du langage.

Deleyre a lancé à ce sujet de graves reproches et, s'ils n'ont pas été imprimés alors, ils reflètent un sentiment assez répandu à l'époque. Une fois prostituée à la flatterie, dit-il, elle [une langue] n'a plus cette élévation que donne la vérité, et... obligée à laisser le langage du cœur pour celui de l'esprit, elle s'atténue nécessairement par ces détours ingénieux qu'elle étudie, et devient une

1. Voir H. L., t. VI, pp. 4090 et suiv. Cf. « Chez la nôtre [nation] sur-tout, où le Cultivateur est si fort avili par sa profession, les détails de la vie champêtre emportent avec eux une idée de bassesse incompatible avec la nature même de la Poésie. Les noms propres de la plupart des instrumens de labourage choqueroient l'oreille des gens de goût : le mot de vache ne pourroit entrer dans un Vers. En Angleterre..., où la langue est plus populaire, moins délicate et moins gênée par les idées de noblesse et de bassesse, les détails champêtres peuvent être mis en Vers « (La canne de sucre, Gaz. Lilt., déc. 1764, p. 45).

langue efleminée, apprêtée et subtile qui s'épuise dans ses ratfinements, comme l'or clans ses nombreuses filières. Elle n'a plus de fortes pensées, faute de grandes choses, elle n'a plus le droit de tonner ni dans la bouche des magistrats, qui traînent faiblement la vérité rampante aux pieds du trône, ni par l'organe des pontifes dont la voix est énervée avec les noms '.

Riihs, dans un pamphlet sur lequel nous reviendrons, ira jusqu'à dire qu'une jeune âme est désorientée et souillée par une connaissance précise du français". Avant qu'on descendît à ces fureurs, nos usages avaient inspiré des défiances. Baldensperger, qui cite ce texte (^Uniç. p. 30), ajoute : Dans le Cnleh Williams de Godwin (1. I, ch. vu) et le Wilhelm Meister de Goethe (1. V, ch. xvi), dans Alfieri et Leopardi, on trouve des échos de cette préoccupation.

La Révolution allait faire justice de ce reproche et montrer avec éclat qu'il n'y avait point là un vice de la langue. Elle ne se l'était point incorporé. Seules des habitudes de courtoisie excessive avaient pu faire croire qu'elle était incapable de vives colères et de jugements sans fard. Vêtement d'ancien régime; nature, .non. Et, si ces prudences avaient leurs défauts, n'avaient-elles pas d'autre part singulièrement contribué à faire du français la langue des relations diplomatiques où l'on étrangle avec des gants et où l'on ruine avec un respect profond des titres ?

Richesse ou pauvreté. — Rivarol a escamoté le problème de la richesse, comme beaucoup d'autres. Ce n'était pas répondre que de dire à ceux qui dédaignaient ou raillaient notre disette : « Le français n'est pas pauvre, il n'est qu'ordonné » ^

La richesse d'une langue est une notion vague, où on ne saurait trop distinguer apparences et réalités^. Dix mots synonymes pour une seule idée! Si ces mots ne font qu'exprimer de la même manière, avec les mêmes nuances de sens ou d'affection, ils encombrent la mémoire, sans rien apporter ni fournir à l'esprit. Aurait-on plusieurs termes pour désigner l'azote, à quoi serviraient-ils? Mais sitôt qu'un vocable apporte quelque chose, une idée accessoire, une variante de sentiment, une possibilité métaphorique, etc., il devient richesse. On conçoit très bien, pour ne pas sortir du

1. ArcJi. litl. de l'Europe. Paris et Tubingue, t. II, p. 2:2?). Le journal donne l'ouvrage sous ce titre : « Idées sur la corruption morale de la langue française «, et dit qu'il a été écrit environ vingt ans auparavant (p. 210, n. 1).

3. Cf. plus haut S, f'' 34 v» ; I, f» -123 r» ; D, f« 157 r«.

4. Eberhard y a vu assez clair (î"'^ 190 r° et suiv. ; Impr., pp. 37 et suiv.).

même cercle d'idées, la valeur du synonyme donné au protoxyde d'azote, surnommé gaz hilarant. A côté àe charbon de terre nous ^vons houille . Aucune utilité, semble-t-il. Mais /«o«;7/e blanche'^. On imagine ce qu'ajouteraient à oxygène d'autres noms où ce gaz serait présenté dans la valeur qu'il a pour le promeneur, le malade, etc. '. Qu'est-ce lorsqu'il s'agit d'une idée aux mille aspects, comme celle de femme, ou celle d'amour".

Quant au reproche qu'on a fait à notre français de donner plusieurs significations, faute de vocables, à un terme unique, par exemple à plume, il allait à l'encontre d'une des lois de la psychologie linguistique. Si l'homme parlait par mots isolés, le défaut serait grave, mais nous parlons par phrases et le contexte éclaire et précise au point que ceux-là même, qui ne cherchent pas les jeux de mots, s'accommodent fort bien de cet état de choses, dont nulle ambiguïté ne résulte, quand on parle ou qu'on écrit bien. Far un phénomène aujourd'hui étudié, le mot apparaît dans le discours avec le sens qu'on veut lui donner, et l'auditeur le saisit comme tel, immédiatement et sans effort. Cours a beau signifier une avenue, une leçon, une suite d'événementSy etc, personne ne se trompe sur ce que veut dire : fai suivi le cours, qu'il s'agisse ici d'un promeneur, là d'un étudiant.

L'appauvrissement systématique du lexique semble passer inaperçu. — Nier que le lexique français fût réduit, c'était nier le résultat qu'avaient eu tant d'épurations successives. Or, nous l'avons vu dans un volume précédent, bien des Français commençaient euxmêmes à maudire ce régime de disette et cette doctrine de l'indigence bienfaisante".

A approfondir un peu, on eût vu qu'il n'y avait là qu'une erreur de discipline, vite réparable. Si le français manquait de certains procédés de composition, il lui en restait plusieurs, qui suffisaient amplement à tous les besoins. Il n'accouplait pas des thèmes avec la souplesse du grec, ni des mots avec la facilité de l'allemand, cela est hors de doute, mais ses ressources en ce s^enre étaient grandes encore, il l'a montré depuis.

Et son matériel de dérivation, comme plusieurs des concurrents de Berlin l'ont noté, était très ample. En abondance de suffixes, s'il le cédait peut-être à l'italien ou à l'espagnol, ses ressources étaient plus que suffisantes, l'étude d'une a famille de mots » est là pour

1. Oxygéné sert aujourd'hui d'épithète pour recommander des poisons. C'est un mai social, mais un bien linguistique.

2. Les Allemands n'ont-ils pas fait une différence entre Minne et Liebe ?

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