‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 203 sur 330 · Voir H. L., t. VI, IP part., sect. IV, liv. II et III · texte numérisé non relu

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le montrer. L'affaire était de mettre en œuvre celte richesse virtuelle, et là aussi il n'y avait d'obstacle que dans les entraves d'une réglementation excessive.

Pire encore — il eût fallu le dire — était la doctrine qui avait interdit les combinaisons des mots destinés à fournir des expressions nouvelles, directes ou figurées. Le défaut d'images faisait que sans cesse reparaissaient des façons de s'exprimer déjà vues, dépourvues en tous cas de spontanéité, d'originalité et de fraîcheur'.

Au moment où naissait l'esprit romantique, où le souci du pittoresque s'imposait en Europe à des générations éprises delavieetde la nature, l'état misérable d'un vocabulaire qui, au lieu d'exercer sa force créatrice, semblait se complaire aux vieilleries et se traînait dans l'ornière de mythologies désormais vides de valeur symbolique, ne pouvait manquer de frapper les yeux des étrangers, particulièrement des Anglais et des Allemands, qui ployaient leurs langues aux besoins de leurs émotions artistiques et sentimentales. Des Français eux-mêmes, nous l'avons montré ', s'étaient plaints de la pénurie et avaient tenté d'y remédier. Eberhard le savait et l'a dit. Mais il semble qu'en général on se consolât trop facilement. Raynal, comme Rivarol, décide que le français sera la langue de la prose ^.

Sa souveraineté ainsi réduite n'était plus qu'une demi-souveraineté, bien fragile, si le xrx* siècle n'eût pas remédié au mal. On eût attendu de la part d'Allemands des protestations. Algarotti, lui, n'avait pas gauchi à l'expression de la vérité. Avec maîtrise, il avait deviné ce que la langue française eût pu être et ce qu'on en avait fait : « Les écrivains, dit-il, sont obligés de s'alambiquer l'esprit pour trouver les termes, dans une langue qui ne le céderait, sans cette épuration, ni à l'italienne pour l'abondance et la flexibilité, ni à l'espagnole pour la gravité, ni à l'anglaise pour l'énergie. Plus harmonieuse et plus variée, capable de se plier suivant les passions, musicale et pittoresque, elle serait plus convenable au génie des Français, et plus agréable à l'oreille des étrangers « *.

1. « Notre langue... presque aussi inflexible dans ses procédés, aussi timide dans les figures qu'elle emploie, aussi sévère dans les expressions, en vers qu'en prose... » (Deux nuits de Young, Gaz. litt., juillet 4764).

2. H. L., t. VI, IP part., pp. 1127 et suiv. Cf. Il est sot « de condamner des ressources

dont nous avons le malheur d'être privés Car, il faut en convenir: ne pouvant ni

composer les mots, ni transposer les membres de la plirase, ni décliner les participes, il nous est bien difficile... », etc. (Le Printemps, Kleist, Journ. étr., avril 1760).

3. « La langue française règne dans la prose. Si ce n'est pas le langage des dieux, c'est celui de la raison et de la vérité » (^Hist. pliilos. el politique des et. et du comm. des Eur. dans les Deux Indes. Paris, an III, t. X, p. 390; cf. Balden., Univ., p. 23).

4. Essai sur la l. fr. {OEuv., t. III), 1730, dans Balden., Univ., p. 24.

LA LANGCE 1023

A PROPOS DE CLARTÉ. — Clarté ! Clarté ! Ce mot avait été le cri des réformateurs depuis les premières années du x\n^ siècle, c'est le seul peut-être qui n'ait jamais été discuté. Il avait dirigé les travaux des théoriciens de la langue avec la même autorité qu'il s'était fait accepter aux esprits. Rivarol consacrait la doctrine de Vaugelas, quand il émettait son fameux axiome : « Ce qui n'est pas clair n'est pas français » '.

Le XVIII* siècle, qui raisonna de tout, ne pouvait en effet manquer de garder cet idéal de clarté qui convenait si bien à son génie et à ses besoins. Pourtant D'Alembert est bien loin de croire que c'est là une qualité innée du français : Aucune langue, dit-il,... n'est plus sujette à l'obscurité que la nôtre et ne demande dans ceux qui en font usage plus de précautions minutieuses pour être entendus. La clarté est l'apanage de notre langue, en ce seul sens qu'un écrivain français ne doit jamais perdre la clarté de vue, comme étant prête à lui échapper sans cesse -.

De partout des voix s'élèvent pour assurer que là est la vertu primordiale du français, consubstantielle à sa nature, justificatrice de sa haute fortune. C'est à elle qu'il devait sa primauté ^

Les étrangers n'y ont point contredit, mais les explications qu'on donne des causes qui ont assuré cette clarté manquent parfois de justesse, ou du moins les raisons ne sont ni distinguées ni classées suivant leur importance. Le sophisme sur la beauté et la supériorité de l'ordre direct, est à peine contesté \

Que des Allemands, avec leurs constructions empêtrées et leurs

1. Voir H. L., t. IV, IP part., pp. 1101 et suiv. ; t. VI, II^ part., pp. 2013 et suiv.

"2. Réjlex. sur Véloculion oratoire (OEuv., t. IV, p. SSi) ; Balden., Univ., p. â^-^S a cité d'autres textes.

3. « Si l'on demande, dit Grivel, pourquoi la Langue françoise, timide, sourde et peu riche, a pu faire une si prodigieuse fortune en Europe, pourquoi on l'emploie de préférence pour traiter les matières philosophiques, et dans les traités qui se font entre les Souverains, ne pourroit-on pas répondre que c'est parce qu'étant de toutes les Langues la plus sevcre dans ses loix, la plus uniforme dans sa construction, elle souffre le moins d'équivoques et de fausses interprétations ? Son génie propre est la clarté, parce qu'elle exprime les choses dans le même ordre qu'elles se présentent à l'esprit. On pense d'abord au sujet d'une proposition, l'esprit ensuite le compare et en assure quelque chose suivant le jugement qu'il fait ; ainsi le sujet occupe la première place ; ensuite l'action de l'esprit qui juge est avant la chose qui est niée ou affirmée. Dans notre Langue le nom du sujet qui exprime la proposition va devant, après on place le verbe, ensuite le nom qui marque l'attribut. Cet ordre est naturel et c'est un des avantages de notre Langue de ne pas souffrir qu'on s'en écarte, nous ne pouvons souffrir dans une phrase qu'on éloigne aucun mot qu'il faille attendre pour concevoir ce qui précède. Cette marche si rigide, et qui paraît d'abord si gênante, fait cependant la beauté de la Langue, en ce qu'une phrase ayant une fois exprimé un sens, et les mots qui la composent devant être strictement pris dans ce sens, il n'est pas possible d'y substituer un autre. Enfin si on aime la Langue françoise, c'est, si je puis m'exprimer ainsi, parce qu'elle est une Langue vraie » {Théor. de l'éduc.,i. III, p. 178, n. a.).

i. Schwab lui-même se range à l'avis général, p. 96, et n. 30.

rejets de mots, enviassent cette régularité, la chose se conçoit. Il faut dire pourtant que plusieurs d'entre eux ont noté de quel prix nous la payions'. On eut pu aller plus loin et ne pas se laisser étourdir par les raisonnements des grammairiens logiciens. Il y a eu des objections ; elles ont été bien timides. Dans tous les textes que j'ai analysés, c'est à peine si l'on trouve une fois trace de la distinction faite par Domergue dans son Journal de la Langue française'^ entre l'arrangement grammatical et l'ordre direct; le premier qui consiste à mettre d'abord le sujet de la proposition et ses dépendances ; ensuite l'attribut et ce qu'il modifie et enfin les compléments. Le second, l'ordre direct, qui consiste à placer chaque mot d'après le rang que tient dans l'esprit l'idée qu'il exprime. Le premier a la marche lente, monotone et glacée; le second existe avec plus ou moins d'étendue dans toutes les langues, et leur donne de la vivacité, de la variété, de la chaleur ».

Mais ce qui est plus grave, c'est qu'on se méprenait étrangement, en rapportant à la seule syntaxe, et à un fait par-dessus tous les autres, les résultats obtenus. L'histoire s'en trouvait gravement faussée, car l'ordre, dit ordinairement direct, était depuis des siècles le plus usuel et malgré cela la période française, entortillée, non dégagée encore du chaos où l'avait jetée l'imitation du latin, manquait totalement de clarté ^

J'ai essayé de mettre en lumière dans mon Histoire de la Langue le travail acharné qui s'était poursuivi depuis Malherbe pour assurer le sens des mots, le définir et le fixer autant que le permet la mobilité de l'esprit humain. Leibnitz avait apprécié cet effort et ses observations eussent pu éclairer les Allemands.

Aucune langue, sauf l'italien, l'espagnol et l'anglais (depuis Johnson), n'avait des répertoires analogues aux nôtres, où les mots fussent expliqués, déterminés dans leur sens et leur emploi.

Les mots techniques eux-mêmes, quoique abandonnés ou rejetés un moment, avaient, depuis Furetière et Thomas Corneille, été catalogués et expliqués. V Encyclopédie ^ avait mis le sceau, et ses planches descriptives, illustrant la matière, avaient introduit plus de lumière que n'eussent fait toutes les recherches étymologiques, dont un des concurrents allemands constate la faiblesse. Ce que valait cet immense effort pour la science est signalé, le complément qu'elle apportait à la codification et h l'éclaircissement du lexique

\. Voir S, foSO r».

'^■,^^ f'iif u* ^" ^^^^ ^'^"^- ^'''^^"- (^"'"- P- 23) rapproche le Discours de recepùon de Chabanon, 20 janvier 1780.

3. Eberhard n'est pas tombé dans ceUe erreur (voir fo 195 ; Imp., p. 45-46).

n'est l'objet d'aucune allusion dans les dissertations du concours. Cependant, pour ce siècle où Ion causait et où l'on discutait philosophie, science et arts jusque dans les réunions mondaines, quel idiome offrait comme le nôtre un matériel verbal nécessaire, matériel non pas brut et vivant seulement de traditions orales et de pratique, mais dont les éléments avaient été déterminés, étudiés, critiqués en raison, et dont la valeur s'accroissait de jour en jour par les définitions qu'avaient données des théoriciens et des hommes de métier de chacun de ces éléments. Le français était devenu par là non seulement une langue claire, mais une langue précise et sûre pour la science et les arts, il réalisait un des desiderata les plus légitimes des savants et des techniciens ; il justifiait l'opinion du -chevalier Rutlidge qui jugeait que, « sans contredit, elle [la langue française] était plus faite pour les sciences que pour les arts » *.

Sur le rôle de l'Académie. — Ce qui précède ne va pas à dire que les étrangers ont totalement négligé le travail lexicologique qui avait abouti à mettre l'ordre dans le français'. Ils en ont pourtant méconnu les auteurs.

Dans leurs dissertations Vaugelas est à peine nommé. Ménage, Bouhours, Girard et les autres paraissent à peu près inconnus. Il y avait cependant à l'étranger des manuels, où leurs observations, méthodiquement classées, formaient le code de la langue ^

L'Académie française a tout offusqué de sa grande ombre ^. Il n'y a point à s'en étonner. Un Diderot, lui, savait et disait ce qu'il convenait d'en rabattre : « C'est une suite de beaux génies et non une académie qui forment une langue Une académie ne la perfectionne point, ne lui conserve pas la pureté », écrivait-il à Catherine". Et d'autres Français faisaient comme lui de justes réserves. Séb. Mercier était un esprit trop original pour ne pas trouver « étroit et timide » le goût académique ^.

1. Lettre citée plus haut, p. 289 (OEuvr., t. II, p. 205). Cf. S, f» 34 v»; 1, f» 123 v«.

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