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CHAPITRE VIII L'AVENIR

Faiblesse des reposes. — C'était l'objet de la troisième question : Qu'adviendrait-il de l'hégémonie du français? II serait vraiment peu équitable de nous étonner que des réponses, données en 1782, aient été médiocres, ou même que certains concurrents n'aient pas répondu du tout, refusant le rôle de prophètes.

Nul en effet ne pouvait prévoir ce qui a suivi presque tout de suite, je veux dire cette Révolution française, qui a eu pour effet de bousculer l'ancienne société, chez qui et par qui s'était constituée la langue que l'Europe admirait. On ne pauvait imaginer la naissance brusque d'une nouvelle France, si profondément différente de l'ancienne, à qui la langue ne pourrait plus longtemps convenir telle qu'elle était, quelque effort qu'on pût faire pour la conserver.

A plus forte raison ne pouvait-on pas supposer que cette autre France, menacée par l'Europe entière, se ramassant et se condensant en nation, tombant ensuite entre les mains d'un soldat de génie, allait exercer sur tous les Etats du continent une pression pour imposer sa suprématie en toutes choses, et pour introduire sa langue dans la vie politique et administrative de peuples étrangers, si bien que ce fol appétit de domination universelle allait révolter l'Europe, et que la langue française, au jour de la chute, serait exécrée comme le régime de la force lui-même.

Excusables sont ceux qui, songeant aux destinées des Empires, ne pensaient qu'à une ruine générale de la civilisation, à la suite de quelque nouvelle invasion de barbares, telle que les Turcs l'avaient fait craindre.

On est en droit d'estimer pourtant que certaines vues ont été bien courtes. Plusieurs concurrents avaient compris ce que les grandes navigations, les découvertes des terres lointaines, l'extension du commerce avaient fait pour le développement de l'esprit de colonisation ; et malgré cela on n'a pas considéré avec attention les faits

contemporains avant-coureurs et présages des futurs changements. La France venait de perdre son empire colonial. Les conséquences d'un si grand événement ont échappé à l'attention : Rivarol argumente contre l'anglais, il n'a pas l'air de deviner la prodigieuse destinée de l'Angleterre outre-mer. Il semble que pour tous, comme pour les Français du reste, le monde fût limité à l'Europe. Si on a pensé à l'Amérique du Nord, on n'a pas entrevu qu'un immense Empire de langue anglaise y était en germe. L'aide prêtée par la France aux insurgents a même fait croire à certains que ce continent nouveau, lui aussi, allait s'ouvrir à la langue française. Erreur vraiment presque inexplicable, avec laquelle contrastent singulièrement les prévisions divinatrices d'un Roland, telles qu'elles nous ont été récemment révélées *. Après avoir montré dans son Mémoire, conservé à la Bibliothèque de l'Académie de Lyon (Ms. n° 171), que ni l'Italie, ni l'Espagne, ni le Portugal, ni l'Allemagne, ni même la France ne réalisent les conditions nécessaires pour que leurs langues deviennent universelles, et jugé que l'anglais, quoiqu'il possède les qualités du grec ancien, a contre lui les défauts de la nation, il prédit l'avenir des États-Unis, qui parlent la même langue, avec des qualités sociales et morales autrement aimables et riches d'avenir. « Les habitants des Etats-Unis, dit-il, aussi fiers et non moins braves que les Anglais, aussi actifs et non moins industrieux, plus exercés par les malheurs, plus travailléspar les besoins, sont plus humains, plus généreux, plus tolérants ; toutes choses propres à faire goûter les opinions, adopter les usages et parler la langue d'un tel peuple. Le sensible auteur des Lettres d'un cultivateur américain nous le fait déjà bien juger, lorsqu'il nous développe les sages principes de la politique dans cette heureuse contrée, lorsqu'il nous dépeint la paix des familles, l'union des citoyens indépendants de toute opinion, et l'affluence des étrangers de tous les pays, venant chercher, sur cette terre nouvelle, la liberté, la protection, les secours fraternels et l'active bienveillance qu'on est toujours certain d'y trouver. Placés pour étendre leur commerce avec autant d'avantages que de facilité dans toutes les parties de l'ancien monde, les Américains des Etats-Unis ne seront étrangers pour aucun peuple, ils fraternisent avec l'univers. Les lumières et les connaissances de tous les siècles ne les portent point à condamner avec orgueil quiconque ne partage pas leur savoir ; ils envisagent tous les hommes sous le rapport commun qui les lie : le nègre grossier, l'indien superstitieux, trouvent en eux la même

1. Voir le très curieux, article de Fern. Baldensperger dans Modem Philologj, vol. XV, n° 8 (décembre 1917), p. 91.

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indulgence qu'ils ont pour les sauvages ignorants, leurs voisins ; pour les jaloux européens, leurs alliés.

« La douceur de leur gouvernement en fait des patriotes aussi zélés que le furent jamais les plus célèbres républicains; celle de leurs principes les rend, dans leur bienveillance universelle, semblables aux plus parfaits cosmopolites, et leur situation doit en faire les commerçants les plus puissants. Que de moyens de s'élever, de s'étendre, de multiplier ses relations et de propager l'usage de sa langue ! Le seul charme de leur philosophie, si propre à gagner les cœurs, semble préparer le triomphe de leurs opinions et devoir ranger un jour bien des peuples sous leur religion consolante... Il me semble que la langue d'une telle nation sera un jour la langue universelle ».

Roland annonce d'ailleurs, ajoute Baldensperger, que ce « rapide aperçu n'est que l'esquisse d'un ouvrage susceptible de beaucoup de recherches et d'un grand développement ». Sans doute les événements auxquels il n'allait point tarder à être mêlé l'ont-ils empêché de donner suite à ce projet. Telles qu'elles étaient exprimées dans le Mémoire de Lyon, sous leur forme emphatique et avec leur optimisme, les idées de Roland ont leur intérêt : elles permettent en tous cas de mesurer quelle était, au lendemain de l'affranchissement américain et à la veille de notre Révolution, la confiance placée dans la jeune démocratie d'outre-mer, par un des hommes qui devaient jouer un rôle dans notre lutte pour la liberté politique ^

Il semble aussi qu'on aurait pu se demander si nécessairement la langue universelle doit être unique, ou si plusieurs idiomes ne se partageront pas le rôle de grands instruments de communication internationale. Herder, dans une phrase un peu énigmatique, semble croire à quelque éventualité de ce genre : « C'est difficilement que la langue grecque, la latine, la française, comme moyens généraux de culture, seront extirpées et chassées ; la langue anglaise se presse à leur suite, et l'allemande s'y ajoutera un jour » ".

Symptômes qui n'éclairent point. — Chose plus étrange, on ne semble pas avoir apprécié, quoiqu'on en fût témoin, la réaction qui commençait à se dessiner nettement en Italie, en Angleterre, en Allemagne surtout, comme en Suisse^. Il était cependant possible d'éclairer ces faits par la lumière du passé. On savait comment et

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