III, pp. 80, 91 et suiv
prises Récollets et Missions étrangères. Ailleurs ce turent des débats entre Récollets et Capucins '.
Survint, à la fin de la période qui nous occupe, la suppression des Jésuites. Elle ne manqua pas, à son tour, d'interrompre ou de compromettre la vie de plusieurs établissements. A Pondichéry, le collège des Pères fut fermé en 1764, et ne rouvrit qu'en 1787, sous la direction des Prêtres des Missions étrangères ^.
D'autre part, pour sortir de ce triste sujet, il faut considérer que les renforts qui arrivaient de France, outre qu'ils étaient peu nombreux, étaient non pas composés de Français, mais de gens qui, avant d'assimiler les autres, auraient eu besoin d'être assimilés eux-mêmes. En 1719 le chevalier Fr. Adam de Karrer, un Suisse de Soleure, avait été autorisé à lever en Alsace et en Suisse un bataillon pour le service de la Compagnie des Indes en Louisiane. Le Régent décida, le 8 juin 1720, de confisquer ce bataillon pour le service de la Marine. En 1721, la deuxième compagnie partit pour la Martinique et la troisième pour Saint-Domingue. En 1722
1. Pour donner à mes lecteurs une idée de l'incohérence au milieu de laquelle se poursuivit longtemps l'œuvre commune, il n'est que de rapporter ici un récit emprunté à l'un des spécialistes de l'histoire des colonies, porté à la plus extrême bienveillance (Lauvrière, dans Hist. Col. fr., p. '22o-'226) : « Dès 1604, dit-il, le Sieur de Monts, quoique protestant, amena à Sainte-Croix un jeune prêtre de Paris, l'abbé Nicolas Aubry ; après s'être égaré à la baie Sainte-Marie, il mourut du scorbut, dit-on, dès l'hiver suivant. En 1610, Poutrincourt fit venir du diocèse de Langres à Port- Royal, un autre prêtre séculier, l'abbé Jessé Fléché ou Fleuchej ; après avoir fait une vingtaine de conversions, il ne revint plus. Alors arrivèrent les Pères jésuites, Pierre Biard de Grenoble et Ennemont Massé, de Lyon ; de Port-Roval (1611-ltil3) ils passèrent à Saint-Sauveur des Monts Déserts avec le Père Quentin et le Frère Gilbert (i6i3), pour bien peu de temps, à vrai dire. En 1619, sur l'initiative de Champlain, six Récollets de la province d'Aquitaine furent emmenés aux frais de la Société d'Acadie organisée à Bordeaux ; bien qu'Alexander, vers 1628, eût chassé ceux de Port-Royal qui, par le Saint-Jean, remontèrent jusqu'à Québec, on en retrouve trois avec Latour jusqu'en janvier 1645, époque ovi, brouillés avec lui, ils passèrent à Port-Royal.
« Dèsl63'2, Richelieu leur avait, en effet, substitué les Capucins. Un septième de la Compagnie d'Acadie avait même été attribué à ces Capucins, à charge d'entretenir à Port-Royal un séminaire de trente jeunes indigènes et de dessservir les missions de l'immense colonie : Port-Royal, Pentagouët, Kennebec, Rivière Saint-Jean, la Hève, Canceaux et Népisiguit. Douze Pères y furent employés, dont les custodes furent successivement le Père Pacifique de Provins et le Père Léonard de Chartres. En 1642, Aulnay fut chargé de gérer leur part de la Société, en partie constituée par une étendue de terre assez considérable. L'un d'eux, le Père François-Marie, vêtu en civil, semble lui avoir servi d'agent en ses négociations avec les puritains de Nouvelle- Angleterre Mais, dès que mourut leur protecteur, son hostile créancier, le Huguenot Le Borgne, les persécuta, d'autant qu'à leur tour ils protégeaient la veuve et les enfants d'Aulnay. Cette protection ne fut pas toujours très heureuse, ni dans le mariage de la veuve avec Latour, ni dans l'intervention du duc de Vendôme. Le Borgne n'en chassa pas moins d'Acadie deux Capucins qu'il avait gardés prisonniers pendant cinq mois ; alarmés, quatre autres, dont deux Frères, s'enfuirent en France; en 1654, les Anglais en chassent trois autres de Port-Roval, trois autres de Canceaux, un autre de Pentagouët, un dernier de Népisiguit, et enfin mettent à mort le custode lui-même, le Père Léonard, premier martyr de l'Acadie ».
-2. Rev. d'Hist. col., "l923, t. XI, p. 312.
un détachement était à l'Ile Royale (Canada). En 173d une quatrième compagnie passa en Louisiane, puis occupa Cayenne en 1734.
En 1752, ce régiment prit le nom d'Hallwyl ; il comprit cinq compagnies, et il assura la garnison de la Louisiane, de la Martinique et de Saint-Domingue. Or ce régiment était composé alors d'Allemands, de Danois, de Suédois, de Suisses, de Polonais, de Lorrains et de Luxembourgeois ; il était devenu une véritable Légion étrangère, dans laquelle se coudoyaient des gens de toutes les nationalités \
4. Voir Alb. Depréaux, Les unijormes des troupes de la Marine. Au siège de la Sabretache. Paris, 4931, in-4°, p. 46.
A. — En Amérique.
Observation préliminaire. — Je ne puis faire ni même esquisser ici une histoire des colonies françaises au dehors, de notre commerce, des comptoirs où il se faisait, des Compagnies auxquelles il fut confié, de leurs succès et de leurs revers, ni des Missions qui envoyèrent un peu partout leurs prêtres. Or, il faudrait, à bien dire, pour connaître et apprécier les faits linguistiques qui nous occupent, examiner un à un tous les établissements français et en suivre la vie intérieure. Je me bornerai à rappeler sommairement quelques faits essentiels.
Premiers établissements \ — Longtemps Portugais et Espagnols, forts de la bulle d'Alexandre VI (1493), qui leur avait partagé le monde à découvrir, nous tinrent à l'écart ou bien nous chassèrent de contrées qui semblaient devoir être exclusivement à eux, et qui comprenaient la plus grande partie de l'Amérique du Sud. Cependant, au Brésil et en Floride, nous parvînmes à prendre pied. L'amiral de Coligny^ soutint de toutes ses forces ces entreprises, auxquelles naturellement prirent part beaucoup de ses coreligionnaires protestants.
En Acadie. — De Monts, sieur de Gast, gentilhomme protestant de Saintonge, avait reçu de Henri IV (en 1603) le monopole du trafic des pelleteries ; il devait, en échange, « instruire » les indi-
1. La première colonie française fut celle des îles Canaries où Jean de Béthencourt, envoya des Normands, des Poitevins et des Bigourdans, de 4402 à 1418. On parlait encore français à liierro, Lanzarota et Fucrteventura à la fin du xv*^ siècle, encore que les îles fussent depuis deux tiers de siècle sous la domination castillane.
2. On trouvera de curieux détails sur les expéditions que Coligny avait organisées au xv!** siècle dans un art. de J. Viénot, Bull. Soc. Hist. prot. fr., janv.-mars 1931, pp. 147 et suiv. Cf. La Roncière, La Floride française.
Histoire de la langue française. VIII, "2. QQ
gènes du pays, traduisons : les convertir et les civiliser ; un pasteur et un prêtre devaient y pourvoir.
Au printemps de 1605, une petite expédition — de cent vingt personnes — était partie, composée de protestants et de catholiques, qui, naturellement, ne s'entendaient pas. Elle se fixa à Port-Royal (aujourd'hui: Annapolis). L'année suivante, arriva Biencourt, Seigneur de Poutrincourt, catholique, mais qui n'amenait pas de missionnaires avec lui. Le chef spirituel de cette poignée d'hommes fut, après la mort des ecclésiastiques, un avocat, né à Vervins, aux confins de l'Ile-de-France et de la Picardie, Lescarbot, qui s'improvisa éducateur de la colonie des sauvages '.
Le xvii" siècle tout entier fut déjà pour la colonie une période de tribulations de toutes sortes. En 1607, le privilège de De Monts fut révoqué, et Lescarbot fut obligé de quitter. Survinrent des Jésuites, qui menèrent la propagande à leur manière. Dès 1613, des troubles graves commencèrent. Les Anglais prirent Port-Royal et appelèrent des Ecossais.
En 1632, au traité de Saint-Germain, le pays nous fut rendu. C'est le temps de Razilly. Des Bretons et des gens de l'Ouest — tous catholiques — vinrent augmenter le nombre des colons. Richelieu envoya des capucins, qui fondèrent à La Hève une sorte de séminaire. Razilly refit de Port-Royal le centre de la colonie. En 1651, le « traître » Latour devint gouverneur. Les dissensions religieuses avaient grandement compromis l'œuvre ; les attaques des Anglais la mettaient sans cesse en péril. De 1654 à 1667, le pays passa en leurs mains, jusqu'à ce que le traité de Bréda nous la rendit.
Les dix dernières années du siècle furent encore profondément agitées. L'Acadie était trop près de la Nouvelle-Angleterre. Des invasions renversaient ce qu'on édifiait à grand' peine, et il semblait qu'on ne pût y être assuré du lendemain. La suite des événements ne le montra que trop. Malgré tout, il semble y avoir existé, autour de 1700, une population française d'au moins dix mille habitants.
Au Canada. — C'est en 1506 que des Français, conduits par Jean Denis, de Honfieur, explorèrent l'embouchure du Saint-Laurent. Depuis lors, des marins normands, bretons et basques allèrent faire la pêche sur les côtes de Terre-Neuve et de Pile du Cap-Breton. Verazzano, chargé d'une mission par François I", prit possession,
i. Son nom mérite d'élrc retenu. Son Histoire de la Nouvelle France est le premier livre français qui, quoique imprime à Paris, ait été écrit en Amérique ; il fourmille de renseignements curieux.
en 1324, du pays auquel fut donné le nom de Nouvelle-France. Il disparut, mais le Breton Jacques Cartier — qui lui succéda — poussa plus loin. En lo3o, il remonta le Saint-Laurent jusqu'à Hochelaga (sur l'emplacement actuel de Montréal), entra en relations avec les sauvages et, en 1541, débarqua quelques colons, qu'il fallut du reste rapatrier deux ans après. Le nom de Canada date de lui, mais ne s'est généralisé que plus tard.
Ce n'est qu'au temps d'Henri IV que des tentatives furent faites — malgré Sully — pour établir la domination française dans ces parages. Tout le monde sait que c'est à Champlain qu'est due la fondation de la colonie française, mais on ignore généralement que ce fut De ISIonts qui l'envoya. Ses efforts furent immenses, comme ses ambitions. En dépit de la nonchalance du gouvernement royal et de l'avarice à courte vue des Compagnies dont il dépendait, il établit des colons et fonda un petit comptoir à Québec, en 1608.
Richelieu professa une politique active et généreuse. Les sauvages devenus chrétiens seraient réputés chrétiens français. Malheureusement vint le temps du siège de La Rochelle ; les tracasseries religieuses commencèrent. Les Jésuites triomphaient, ayant acheté le droit de De Monts. Le Canada fut réservé à ceux qui professaient la religion romaine. Les Huguenots menacés se joignirent aux Anglais qui venaient assiéger Québec. L'un d'entre eux, fils d'un Ecossais marié à Dieppe, Kerk, commandait la flotte. Champlain dut capituler (juillet 1629). La Paix de 1632 nous restitua les terrains perdus, mais Champlain, qui mourut en 1635, n'eut pas le temps de reconstituer la colonie.
Sous son successeur, M. de Montmagny, les progrès reprirent, mais lents. Un des meilleurs ouvriers de l'œuvre fut Mgr. de Montmorency-Laval, évêque de Pétrée, devenu vicaire apostolique du Canada. 11 était parti du Séminaire des Missions étrangères de la Rue du Bac. Il fonda des séminaires, s'associa avec les Jésuites et les Sulpiciens, mit fin au désaccord avec labbé de Queylus, vicaire de l'archevêque de Rouen. Trois-Rivières fut fondé en 1634 et Montréal se peupla. Les ordres religieux — Franciscains et Récollets d'abord, puis Jésuites (1633) et Sulpiciens (1637) — envoyèrent des missionnaires, qui tantôt se répandaient parmi les peuplades indigènes, tantôt les attiraient dans des villages à portée de nos forts. La petite vérole qui éclata et fut attribuée aux maléfices des « Robes Noires », ensuite la guerre entre les Iroquois et les Algonquins et Hurons rendirent la situation de la colonie très précaire.
Un certain nombre de Français, attirés par l'appât d'un gain plus rapide, délaissaient 1 agriculture pour se faire « coureurs des bois».
Autorités laïques ou ecclésiastiques s'efforçaient en vain de les retenir. Le rôle de ces chasseurs, méconnu alors, fut très considérable, et c'est par eux que se fit la pénétration.
Au temps de Colbert, la Compagnie des Cent Associés avait rétrocédé ses droits à la Couronne (1663). Le grand ministre s'appliqua à développer la colonie. Talon — autre Colbert — envoyé en qualité d'intendant, et qui administra jusqu'en 1672, changea le caractère et la valeur de nos établissements. Le pays se peupla grâce à des allocations aux familles de dix et douze enfants. En deux ans plus de deux mille colons nouveaux s'y établirent.
Québec fut érigé en évêché, comme cela était naturel. Mais des documents récemment retrouvés montrent que, dès ce moment, l'autorité religieuse essayait de faire interdire aux commerçants d'envoyer des commis de religion réformée : « multiplier les Protestans dans le Canada, ce seroit donner occasion pour la suite à des révolutions » '.
En vertu du traité de Bréda (1667), la Hollande venait de céder à l'Angleterre la Nouvelle Amsterdam qui devint la Nouvelle York. La suite montra l'importance de l'événement. De là datent les compétitions qui devaient se terminer par la chute de notre domination.
Sous le gouvernement de M. de Frontenac, les Français poussèrent très avant leurs explorations. Le P. Marquette et Jolyet pénétrèrent jusqu'au confluent de l'Arkansas et du Mississipi, dont Cavelier de la Salle, en vingt ans d'efforts, reconnut le cours entier. L'immense territoire découvert fut ajouté à nos possessions sous le nom de Louisiane.
Après la disgrâce de M. de Frontenac, en 1682, toutes sortes de fâcheux événements entravèrent le développement de la colonie. Il fallut le rappeler en 1689. La guerre avec les Anglais se termina à notre avantage et ce fut le tour de la Nouvelle-Angleterre d'être ravagée. La paix de Ryswick marque l'apogée de notre domination. Le successeur de Frontenac, M. de Callières, eut le bonheur de faire la paix avec les Iroquois en 1701 et même de les incorporer dans une éphémère Société des Nations indienne.
Mais la guerre de la Succession d'Espagne nous fut fatale. Non seulement les Anglais s'emparèrent de Port-Royal (1710), mais, par la paix d'Utrecht, nous abandonnions la baie d'Hudson et Terre- Neuve, sans parler de l'Acadie. C était un premier démembrement.
Malgré ces pertes si graves, le Canada fit de grands progrès pen-
4. Lettre de l'évêque de Québec, 1670, dans Baird, Hist. Réf. Am., p. 87.
dant les trente années de paix qui suivirent. Tout un réseau de postes fortifiés assura les communications à travers cet immense territoire. Le pays entre le Missouri, le lac Supérieur et les Montagnes Rocheuses commença à s'ouvrira son tour.
La population se développa sur elle-même et par elle-même. On n'évalue en effet qu'à cinq mille environ les nouveaux chefs de famille qui vinrent s'établir sur le sol. On ne pouvait compter que sur la fécondité des colons. Elle doubla le chifîVe de la population qui, de trente-sept mille sept cent seize individus, en 1734, monta bientôt à environ soixante-cinq mille. Québec, qui n'avait en 1706 que dix-sept cent soixante et onze habitants, en eut huit mille en 17o4. Montréal atteignit quatre mille cinq cents en 1760. Ce n'étaient pas encore des villes, c'étaient déjà des bourgades qui pouvaient compter comme des centres d'influence.
En Louisiane. — C'est à Lasalle, un Rouennais, dont le nom a été anobli en Cavelier de la Salle (1675), que revient l'honneur d'avoir pénétré dans ces contrées, avec l'idée d'établir une communication entre les lacs du Nord et la mer du Sud. Toutle monde connaît son épopée pacifique. Le poteau aux armes de France fut planté en 1682 dans le pays qu'on appela du nom du roi : Louisiane. Trahi par des Français, soutenu par Colbert, mais mal ravitaillé, le héros tente une expédition par mer. Il atteint après mille difficultés « son fleuve », avec une poignée d'hommes. Mais sa frégate est coulée, ses provisions perdues. Il repart en 1685, avec seize hommes et, dans une tragédie misérable, périt, tué par deux de ses compagnons furieux (19 mars 1687). Le Moyne, un enfant de Dieppe, venu en 1641, à quinze ans, au Canada, où il eut une fortune extraordinaire, fournit un successeur à la Salle, dans la personne de son fils Pierre, officier de marine, anobli sous le nom d'iberville. Celui-là se heurte aux Espagnols, mais persiste et, à travers les marais, atteint le Mississipi. Les Indiens l'accueillent. De Paris on l'appuie, on lui donne des navires et il débarque, le 8 janvier 1700, à Biloxi.
Bientôt, après mille difficultés, il s'installe à l'embouchure du fleuve, le remonte et tente d'y établir la paix française. Il meurt prématurément à quarante et un ans. Son frère Le Moyne de Bienville reprend l'œuvre, à vingt-deux ans! Mais, dans cette terre sans colons, les céréales poussent mal ; les femmes manquent, les maladies font rage, les Anglais attaquent.
Le financier Crozat est appelé à la rescousse. 11 consent, mais le gouverneur Lamothe-Cadillac, plein de mépris pour ce pays de rien, entre en conflit avec Bienville ; il n'a de souci que des affaires,
trafique au besoin en contrebande avec les Espagnols, prétend exploiter des mines et refaire un Pérou. Les habitants restent aussi rares, si bien qu'on songe h régulariser les unions libres avec les sauvagesses, comme nous le verrons par la suite. Le désordre et la misère sont partout.
Le gouverneur fut changé ; Crozat passa la main à la Compagnie. C'était l'âge de Law. On connaît les aventures du Système, les folles illusions suivies de désespoirs anarchiques, l'écume de l'Europe, forçats et Manons, portée outre-mer. La boue ne se change pas miraculeusement en eau pure. Le meilleur de tout cela était sans doute un contingent de quelques centaines d'Allemands et les orphelines. De ces transportés, beaucoup moururent dansles marais, d'autres s'enfuirent n'importe où. Pour brocher sur le tout, la guerre avec l'Espagne s'étendit à ce pauvre établissement, qu'un membre de la famille épique des Le Moyne sauva en 1719.
Pourtant un Artésien, Pauger, parvint à fonder La Nouvelle- Orléans, et à démontrer que la passe était navigable. Le destin était changé. Des établissements durables naquirent. On amena de France quatre-vingt huit vraies jeunes filles, avec trousseau, élevées à la Salpêtrière^ Ce qui restait des Allemands créa le Jardin de la Capitale. Aux Natchez, aux Illinois surtout, on travaillait et on peuplait. On explora aussi. Le Mississipi fut réellement découvert ; on remonta le Missouri,
Mais toutes sortes de fautes empêchèrent un développement complet de la colonie. La jalousie ombrageuse des Anglais fit le reste. Leurs intrigues déchaînèrent une vaste conspiration des Sauvages, qui prirent leur parti. Et ce fut la guerre avec les Natchez, auxquels on n'échappa que grâce à l'appui d'autres tribus indiennes. En 1731, la Compagnie rétrocédait au Roi la Colonie. Quelques renforts arrivèrent, des fonds et ... des Jésuites. Malheureusement des ouragans dévastèrent les cultures. La plupart des colons ne songeaient plus qu'à fuir. La guerre menaçait aux portes mêmes de La Nouvelle-Orléans.
Bienville, revenu comme gouverneur, éprouva de graves échecs, et, découragé, démissionna. Arrive le fils d'un gouverneur du Canada, le Marquis de Vaudreuil, qui, malgré toutes ces traverses, au milieu des angoisses, parvint à commencer de grands travaux, qui facilitaient les communications. La population blanche s'élevait. Vers 1750, elle était environ de cinq mille personnes, qui avaient
i. Janvier IT'Si (La Ronc, Ep. canad., p. 204). « Si sœur Gertrude en avoit emmené dix fois davantage, elle en auroit trouvé en peu de temps le débit ».
à leur service deux mille nèg^res. La Nouvelle-Orléans avait pris figure de ville. Elle renfermait quelques riches, voire une manière de Cour, autour du Grand Marquis et de sa femme. Éphémère apogée dont le souvenir n'est pas encore effacé.
A LA Guadeloupe. — Depuis 1625, des Français aventureux: d'Esnambuc, qui obtint de Richelieu l'autorisation de former une Compagnie des îles d'Amérique, puis l'Olive et Duplessis, qui jetèrent les fondements de la Basse-Terre, avaient réussi à créer des établissements. En 1640, Aubert, ayant fait revenir des Caraïbes, développa les cultures. Après que Houël, en 1643, eut obtenu qu'on lui envoyât de France des filles à marier, l'île connut un commencement de prospérité. Devenue domaine de l'État en 1674, quoique dépendante des Antilles, elle était en état de résister aux attaques étrangères. Les Anglais ne purent s'en emparer en 1703. Ce ne fut qu'en 1727 qu'ils triomphèrent d'une résistance acharnée. Pendant la Guerre de Sept ans, l'escadre de l'amiral Moore se présenta devant la Basse-Terre ; la citadelle se rendit et bientôt l'île fut prise encore une fois.
A LA Martinique. — C'est le 17 septembre 163o que d'Esnambuc avait pris officiellement possession de l'île, au nom du roi de France et de la Compagnie des îles d'Amérique. Un de ses lieutenants, Duparquet, après toutes sortes de péripéties, en devint propriétaire en 16ol. Une population Jdanche, assez composite, s'y développa. La colonie avait été en effet ouverte à toutes les nations en 1641. Plusieurs centaines de juifs hollandais, chassés du Brésil par les Portugais, vinrent s'y fixer autour de 16o4. Mais les Caraïbes, peu à peu, l'abandonnèrent.
En 1664, l'île passa à la Compagnie des Indes occidentales. Elle avait déjà assez de ressources pour résister en 1666 aux attaques anglaises, auxquelles le traité de Bréda mit un terme. Ruyter échoua dans une tentative et, en 1674, la couronne réintégra l'île dans son domaine.
Il y avait alors deux classes de colons, les habitants, émigrants venus volontairement, les engagés, les trois ans, travailleurs louant temporairement leurs services, que fournissaient Dieppe, Le Havre, Saint-Malo. Malgré de nouvelles attaques anglaises, avec l'aide des soldats et des noirs, ils gardèrent inviolé jusqu'à la fin du xvu^ siècle le territoire de l'île.
Au xvm" siècle, commença pour la Martinique une ère de grande prospérité. Ce fut le principal marché des Antilles. La population
tripla en trente ans et passa de vingt-quatre mille à soixante-quatorze mille âmes.
Toutefois, pour les cultures, qui s'étendaient toujours, on renonça aux engagés. La traite des Noirs fournissait désormais les bras nécessaires. Après avoir essayé vainement de s'emparer du pavs en 1739, les Anglais y réussirent trois ans plus tard.
A Saint-Domingue. — C'est grâce à Bertrand d'Ogeron que notre colonie de Saint-Domingue avait été fondée en 1665. Elle comptait en 1677 de quatre à cinq mille habitants. Elle fut reconnue possession française par le traité de Rysw^ick. Sa prospérité s'accrut surtout à partir de 1722. Les résultats, dit Tramond, dépassaient tout ce qu'eussent pu faire espérer même les succès de la période précédente : aux Iles du Vent, si la population blanche diminuait (23826 en 1753, au lieu de 24307 en 1738), le produit ne cessait de s'accroître ; mais c'étaitsurtout Saint-Domingue (une statistique de 1753 donne le chiffre de 18051 libres, 154859 esclaves), dont les progrès écrasaient l'imagination : sa prospérité (592 sucreries, 3 379 indigoteries, 6 millions de pieds de cotonniers et 22 de caféiers en 1754) dépassait à elle seule celle de toutes nos autres colonies ; son chiffre d'affaires, en cette même année 1753, atteignait 72 millions (42 aux exportations, 30 aux importations); elle était devenue l'une des principales sources de richesses de la France '.
En Guyane. — La colonisation y datait de la formation de la
Compagnie des Indes Occidentales. La colonie naissante, ravao-ée
par les Anglais, prise par les Hollandais, nous avait fait retour en
1676. Lefebvre de La Barre, qui avait montré talents et sagesse, fut
remplacé par d'autres Lefebvre (de Lézy et d'Albon), puis par les
d'Orvilliers, qui gouvernèrent de père en fils. Au seuil du xvii*
siècle la population blanche n'était guère que de quatre cents
colons avec mille esclaves noirs ; en 1763 les blancs n'étaient
encore que cinq cents, entourés de dix fois autant d'Africains.
Ce n'est qu'après la perte du Canada, et pour la compenser en
quelque mesure, que Choiseul imaginera d'opérer en Guyane une
transplantation de blancs. Après une dépense formidable, sur quinze
mille individus qu'on avait amenés, treize mille étaient morts ; il y
eut des troubles graves, et il fallut rapatrier les autres". D'autres
i. Les Antilles, dans Hisl. d. Col., t. I, p. 471.
2. Voir sur cette lamentable histoire A. Lacroix, Memb. et Corr. de F A. des Se. pp. 40 et suiv. '
utopies faillirent amener d'autres désastres. Grâce à la prudence de Malouet, ils furent évités, mais la Colonie n'augmenta que très lentement; elle comptait en 1789 treize cents blancs et dix mille huit cents noirs '.
Des Allemands devaient être envovés à la colonie de Cayenne, comme cela résulte d'une pièce datée de 1763 et publiée par J. Pellisson".
Le corps de ville de Cognac délibère sur une soumission d'un marchand pour les fournitures destinées aux milices bourgeoises qui doivent surveiller ces étrangers. Nous ne savons s'ils furent envoyés.
Nous sommes autorisés à croire qu'en dépit de diflficultés de toutes sortes, nées des guerres et des épidémies, la langue des colons survivants se répandit peu à peu parmi les métis et les Indiens ou les Nègres. Mais la concurrence avec le portugais était rude, et aucune mesure ne fut prise pour instruire les habitants de ce pays abandonné. Ce n'est qu'en 1774 que les Pères du Saint-Esprit fondèrent une école qui semble avoir prospéré. L'établissement d'écoles régulières n'est pas antérieur au gouvernement du baron de Laussat, qui les créa en 1810.
B. — Dans les autres parties du monde.
Au Sénégal. — Rouen, Dieppe et Saint-Malo entretenaient depuis le xvi* siècle des relations avec la cote d'Afrique. Cependant il n'y avait encore qu'une factorerie à l'embouchure du fleuve, lorsque se forma la Compagnie à laquelle des lettres-patentes donnèrent le privilège du commerce sur la côte. Elle ne réussit pas, et fut remplacée par une autre en 1673 ; puis, de mains en mains, le commerce privilégié finit par passer à la Compagnie d'Occident, jusqu'à ce qu'il fût déclaré libre en 1766.
Nous avons peu à v observer : on n'entrait guère sur le continent noir; on en extrayait, pour les vendre, les malheureux habitants.
A Bourbon et à Maurice. — Découverte au xvi* siècle, l'île Bourbon, après avoir été occupée par des Portugais, puis par des Hollandais, était depuis 1638 aux mains des Français, qui, à plusieurs
1. Voir Lauvrière, La Traij. d'an peuple, t. II, pp. 196 et suiv. Cf. Tramond, dans Hisl. des CoJ., pp. ,o92 et suiv.
2. Une colonie allemande en Saintonge (1763-1764), Revue de Saintonge et Aunis, 1901, p. 2o"2.
reprises, en prirent otriciellement possession. Elle fut réellement colonisée à partir de la cession à la Compagnie des Indes Orientales (1664), et surtout quand l'ile fut sous le pouvoir d'un gouverneur du Roi (1689). La population, de quatre-vingt-dix habitants en 1671, dont cinquante blancs seulement, était passée à deux mille en 1717, et à douze mille cinq cents, dont quinze cent cinquante blancs, quatre ans plus tard. Disons seulement que, bien que l'île ait eu à souffrir de divers maux, c'est elle qui fournit les Français qui, en 171o, colonisèrent l'ile Maurice : la France en prit possession en 1721. Jusqu'en 1764, la Compagnie des Indes l'administra. Elle avait pris entre les mains de La Bourdonnais, un rapide développement', au point que, dès 1742, Mahé de La Bourdonnais put essaimer. Il envoya coloniser les îles Seychelles, dont une île, Mahé, porte son nom et où, aujourd'hui encore, on parle français, bien que les Seychelles soient devenues anglaises depuis 1815.
Au moment de clore ce court chapitre, il nous paraît indispensable de rappeler que l'âge dont nous allons parler est encore, en dépit des ordonnances et des commissions de l'autorité publique, un âge de colonisation aventurière, abandonnée, sauf exception, à des Compagnies commerciales, dont M. de Vaissière a dit sincèrement ce qu'il faut penser". L'œuvre d'exploitation y est remise à des initiatives personnelles, et menée tantôt par des héros, tantôt par des sacripants, qui parfois font colonne ensemble, luttent avec une ardeur, une vaillance, une audace qui étonnent, mais aussi avec des moyens qui révoltent, sans plan général, sans ressources assurées et régulières. L'Etat s'intéresse aux entreprises, les seconde même, il n'en a pas en général la direction, et, quand il la prend, il n'impose ni plan d'ensemble, ni programme suivi. Le but seul apparaît nettement, h peu près toujours le même : développement du commerce, propagation du catholicisme.
En quoi la diffusion de la langue française pouvait-elle servir les desseins des trafiquants et de ceux qui gouvernaient?
1. En 4698, la Compagnie des Indes Orientales avait renoncé dcfinilivement à l'île Dauphino (Madagascar).