Voir H. L., t. I, p
la mère patrie, et, en même temps, a emprunté aux langues avec lesquelles il s'est trouvé en contact, quelques éléments étrangers ».
Unité de ce langage. — Le parler canadien ne présente pas et ne peut pas présenter une unité absolue ; on n'a jamais non plus parlé à Saint-Dié exactement comme à Nancy, à plus forte raison comme à Besançon.
Le vocabulaire présente, dit Adjutor Rivard, suivant les régions explorées, des variantes dont on pourrait peut-être faire une certaine distribution topographique ^ ; mais ces variantes, plutôt accidentelles, n'altèrent pas l'aspect général du lexique.
La phonétique accuse une uniformité plus sensible encore, le vocalisme et le consonantisme offrant à peu près partout les mêmes phénomènes.
Quant à la syntaxe et à la morphologie, elle ne paraissent pas varier sensiblement d'un bout à l'autre du pays.
JD'où ÉTAIT-ON PARTI? — La première question est de savoir de quand date cette unité relative qu'on constate aujourd'hui, ensuite comment elle s'est formée. Commençons par le ter?ninus a cjuo. Un fait m'a beaucoup frappé ; il est isolé, mais je le relève ici pour engager les chercheurs à en noter de semblables, s'il s'en rencontre. D'après les Archives de la Prévôté de Québec, au cours d'un procès dans la Seigneurie Lauzon, un témoin, racontant une conversation entre le demandeur et le défendeur, s'arrêta tout à coup. 11 n'avait pu comprendre la suite de la conversation au sujet de laquelle il déposait : le défendeur parlait dans son patois.
Ainsi à cette époque, qui va de 1666 à 1669 :
1" Il est attesté non pas qu'un colon emploie des mots patois, mais qu'il parle en cette langue ;
2" Avant de recourir à ce parler, il discutait en français. Il était donc un peu bilingue ; il savait le français, mais c'était une langue qui ne lui était pas absolument propre, il n'y était pas assez à l'aise, quand sa passion entrait en jeu. Nous sommes en présence d'une phase normale de la francisation. Mon propre grand-père en était là; il parlait communément français, mais revenait au patois, dès
1. Un bel exemple est le mot aaîes ou a(jets, dont les quatre acceptions, relevées dans des régions diCFérentes, se rattachent à divers dialectes. Cintre et about servent tous deux à désigner la planche transversale de labour où aboutissent les sillons d'une pièce de terre ; mais le premier, qui nous est vraisemblablement venu du Maine ou de la Sainlonge, est inconnu dans les comtés où l'on emploie le second, qui fut sans doute apporté du Berry.
qu il était en colère. Précieuse indication, qui nous montre le français à moitié dans sa marche conquérante ; il ne l'a pas achevée ;
3° Une dernière observation s'impose avant de quitter ce texte si court et si fécond à la fois. Dès que le colon reprend son patois, l'auditeur de la dispute cesse de le comprendre. Ceci met en lumière la gêne de ceux qui ne savaient que patoiser et la cause profonde qui les a amenés à apprendre le français. Il était nécessaire aux communicati,ons.
Selon toute probabilité, non seulement les premiers colons, mais leurs descendants gardèrent assez longtemps leurs habitudes linguistiques natives; leurs patois subsistèrent et vécurent, je veux dire se développèrent. Les mots patois poussèrent des rejetons : diverses formes s'étendirent par analogie.
Pour la nier (la survivance du patois), dit Rivard ', « il faudrait pouvoir expliquer de quelque autre manière comment auraient été créés chez nous, de toutes pièces et spontanément, les substituts lexicologiques étrangers au français, mais qui appartiennent au normand, au picard, au bourguignon, et qu'on relève encore aujourd'hui dans nos campagnes ; comment auraient pu commencer ici certaines évolutions phonétiques essentiellement dialectales et qui n'ont pas leurs racines dans le français ; comment aussi notre morphologie aurait-elle pu donner naissance à des flexions que ne connut jamais la langue classique ; comment enfin, et d'où nous serait venue cette élocution, dont on n'est pas sûr que ce soit un accent, tant ses traits sont flous et ses caractères indécis, mais qui paraît être le résultat de divers accents provinciaux incorporés au français et qui, tantôt normande, tantôt berriaude, saintongeoise au commencement d'un mot et picarde à la fin, ne laisse cependant pas de rappeler toujours la prononciation de l'Ile-de-France, sans v ressembler jamais complètement.
« Les parlers provinciaux, les patois de la langue d'oïl émigrèrent donc de France au Canada avec nos ancêtres, ils y furent parlés, et durent exercer sur notre langage une action dont on constate encore aujourd'hui les effets ».
Où EST-ox ARRIVÉ ? — Alors qu'cn pays anglo-normand un morcellement s'est produit de château à château, par un phénomène inverse il s'est fait au Canada une unité relative.
Sans prétendre donner une date précise, ce qui serait téméraire, Rivard fait remonter assez loin l'unification. « Ce n'est pas d'aujour-
Histoire de la langue française. VIII, '1. 67
d'hui, dit-il, que les patois sont réduits à des débris épars, à des bandes brochant sur le fonds français de notre langage.
« Dès le xviii* siècle, l'évolution était en grande partie accomplie, notre parler avait acquis déjà son uniformité. C'est ce qui ressort des remarques de Charlevoix et de Montcalm »'.
1. [njl. du (liai. fr. sur le pari. f. Canad. L'auteur renvoie au Journal du Marquis de Montcalm, dans la Collection des ^lanuscrits du Chevalier de Lévis. Québec, 1895. p. 64, le 13 mai 17o6 (Prem. Congr. Lang. franc. Gan., Mém., p. 19-20).
Le Bulletin du Parler Jrançais au Canada, t. III et IV, a publié des notes précises sur les Façons de parler des Canadiens au xviii^ s., par le P. Potier, Jésuite (pp. 29, 63, 103, U6, 224, 264).
L'enseignement. — Quelles furent donc les forces qui arrivèrent, dans un temps relativement si court, à substituer aux patois un français qui a peut-être été au xvm" siècle plus patoisé qu'aujourd'hui, mais qui n'en était pas moins du français? Le fait, surprenant, quand on connaît la vitalité des patois en France, où les gens étaient le plus souvent groupés en villages, paraît étrange quand il s'agit d'un pays où les colons vivaient séparément, souvent éloignés par des distances considérables. Il mérite de nous arrêter un moment.
Est-ce renseignement qui a exercé cette action assimilatrice ? J'estime qu'on peut hardiment répondre : non !
Le Canada, Garneau l'a dit, et nul ne saurait le nier, ne possédait « aucun système général d'instruction publique » \
Je sais que depuis quelque temps on a prétendu démontrer qu'à défaut d'une organisation régulière et générale, de nombreuses écoles y avaient pourtant été créées.
Le tableau de l'instruction au Canada sous la domination française a été fait par M^"" Amédée Gosselin^, après de longues enquêtes. Il a beaucoup de mérite, et a servi de guide à Rivard d'abord, et plus récemment à Ant. Roy, dans sa Thèse \ tout dernièrement encore à l'Abbé Groulx, dans des leçons qu'il a faites à la Sorbonne et réunies ensuite ^.
Sans contester le moins du monde des faits qui paraissent établis sur des documents certains, je me vois cependant obligé d'abord d'appeler l'attention sur les réserves très judicieuses d'Ant. Roy, assez analogues à celles que j'ai faites moi-même à propos des écoles