Id., ib., t. I,p
3. Sur la lutle soutenue parle clergé pour empêcher le développement du théâtre voir Ant Roy, Leli. Can., pp. 425 et suiv.
4. Voir la comparaison que fait Kalm entre les Dames de Québec et celles de Montréal (o. c, p. 214): « A Montréal on ne reçoit que rarement la visite d'hôtes aussi distingués «.
LES DIVERSES FORGES D'UNIFICATION 107t
fonctionnaires, venus de France, prirent l'habitude de n'y pas retourner, et qu'établis dans la Colonie ils y firent souche. Or à cette époque les patois n'étaient-ils pas déjà à peu près perdus ?
Les réunions religieuses. — La forme de vie qui me paraît avoir été la plus puissante, c'est la vie religieuse. Non seulement elle constituait à peu près toute l'éducation, mais résumait en elle la vie spirituelle et morale. Ses pratiques, certaines au moins, avaient lieu en français. Quelles que fussent les situations sociales des auditeurs, quel que fût le langage de la famille, ce que tous entendaient au prône, au sermon, dans les visites du prêtre, des années d'enfance à la vieillesse, c'était du français, sauf exception *.
La raison dernière. Prédominance des colons de langue française. — L'abbé Lortie, professeur à l'Université Laval, recherchant les origines des colons, après avoir contrôlé les résultats obtenus par ses prédécesseurs, a présenté à son tour ses premières constatations dans un Tableau indiquant le nombre et la provenance des émigrants français arrivés au Canada de 1608 à 1700 ^ Il y en a, à vrai dire, de toutes les régions: de l'Artois (14) et de la Beauce (5); du Bourbonnais (8) et du Lyonnais (33) ; de la Franche-Comté (6) et du Nivernais (7) ; du Berry (49) ; de la Bourgogne (64) et de la Lorraine (16). Mais le grand nombre vient de provinces situées à l'Ouest du méridien de Paris : Anjou (139), Aunis (Ile de Ré, Ile d'Oléron) (324); Bretagne (175); Guyenne (124); Limousin (73); Maine (113), Normandie (958) ; Perche (238) ; Picardie (96) ; Poitou (569); Saintonge (27i); Touraine (91). L'Ile-de-France a fourni 621 émigrants. Le Midi provençal ou franco-provençal, à part la Guyenne et le Limousin, a donné extrêmement peu : Auvergne (33) ; Languedoc (50); Périgord (45); Béarn (10); Provence (22); Dauphiné (24) ; Savoie (12). •
L'auteur conclut : « 11 se trouve que le groupe des Normands, le plus nombreux, est aussi celui qui, premier arrivé, a pu se raciner plus profondément et donner à notre parler la plus forte empreinte » ^.
i. Ce n'était pas encore assez aux yeux de Kalm. Il trouve heureux que les soldats fassent si régulièrement leur prière en commun Mais il ajoute : « Le seul défaut que je trouve à cela est que tout se fait en latin, que la plupart ne comprennent pas » (o. c,
■2. Prem. Congr. Lang. franc. Can., Mém., pp. 1 etsuiv. (Voir p H).
3. 0. c, p. 9. L'auteur ajoute avec beaucoup d'esprit critique : « Cette conclusion de notre travail sera-t-elle confirmée par l'étude phonétique et lexicologique du parler franco-canadien commencée par la Société du Parler français du Canada ? L'avenir le dira. » Cf. Adjutor Rivard, Injl. des clial. fr. sur le parler canadien (^Prem. Congr. Lang. franc. Can., Mém.. p. 16). Cf. Vattier, o. c. p. 14.
Un grand nombre de ces éniigrants savaient tant bien que mal le français, — un français patoisé s'entend. — Adjutor Rivard le croit, c'est fort possible, probable même. Où l'avaient-ils appris, nous l'ignorons du reste ? Sans doute dans leurs déplacements, par les relations, les rapports quils étaient obligés d'avoir avec les gens des villes, bref grâce à toutes les forces naturelles de fusion qui tendaient à répandre en France la langue générale.
De toutes façons, et c'est le fait qui importe, les patoisants étaient dès l'origine, sinon en minorité, du moins en présence d'un grand nombre de francisants, car aux originaires de l'Ile-de-France il faut ajouter les Tourangeaux (91) ; les gens de la Beauce (10) ; les Champenois (36), bref tous ceux dont la langue était ou le français, ou un langage qui lui ressemblait fort. A eux tous ils formaient presque un cinquième de la population.
Dispersion des patoisants. — Or, tandis que les francisants étaient un groupe compact et homogène, les patoisants étaient répartis en groupes divers : mauvaise condition pour résister. Ai-je même le droit de parler de groupes ? Les familles patoisantes étaient souvent isolées dans leurs fermes '.
Dans les villes tout était mêlé ; dans les champs tout tendait à se mêler : un Angevin trouvait femme dans une famille voisine, qui était picarde, ou un Normand chez des Méridionaux. 11 faudra que, sur place, si on le peut, on étudie ce phénomène social du mariage, qui, disons-le encore une fois, domine toute la vie linguistique des campagnes.
Terracher en a mis en lumière les résultats, fondés sur l'étude de nombreuses familles '". Plus les différences sont grandes, plus il y a de chances pour que le français vienne suppléer, et en qualité de langue commune, remplacer les idiomes. 11 est le parler truchement. L'homme est de G, la femme de I, villages proches; les enfants continuent à parler un patois mélangé qu'ils accommodent L'homme
4. « Le mélange des dialectes, dit très bien Rivard, devait... singulièrement faciliter l'évolution de notre parler vers le français. Broyées et confondues, les formes patoises perdirent de leur vigueur naturelle, déracinées, la sève leur manqua.
« Tel mot normand, par exemple, qui sur son principal domaine résista longtemps au français, ne sut pas, perdu ici dans les autres formes patoises, rester pur normand. Les cadres de la phonétique populaire étant brisés, le français n'eut qu'à entrer : la place n'était pas défendue.
« Et voilà comment le français vint à prédominer, à s'imposer en si peu de temps et à donner au franco-canadien le fonds auquel s'incorporèrent les éléments dialectaux les plus vivaces m. (Prem. Congr. Lang. franc. Gan., Méin., p. '2'iî).
2. Les aires morpholoyiqaes dans les parlers pop. du N.-O. de l'Angoumois, Paris, 1913, Thèse.
est de B, la femme de R, points très éloignés ; aucune assimilation facile. Les enfants parlent français.
Purisme canadien. — Après tant de problèmes qui sont loin d'être résolus, nous arrivons à une véritable énigme. Que valent et que signifient des affirmations comme les suivantes, dont les panégyristes font état, non sans raison ^ Ecoutons d'abord Bacqueville de la Potherie, parlant de Québec: «On parle ici parfaitement bien, sans mauvais accent. Quoiqu'il y ait un mélange de presque toutes les provinces de France, on ne saurait distinguer le parler d'aucune dans les Canadiennes » -. Voici Charlevoix : « Nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre langue ». « On ne remarque même ici aucun accent » (1720)\ « Elles [les Canadiennes] parlent un français épuré, n'ont pas le moindre accent», affirme à son tour Franquet, en 1732*. Montcalm étend même aux campagnes cette appréciation favorable : «J'ai observé, dit-il en 17o6, que les paysans canadiens parlent très bien le français»"^. Il n'a visiblement pas rencontré de patoisants. Kalm avait exprimé un sentiment analogue : « Les dames canadiennes, rapporte-t-il, celles de Montréal surtout, sont très
portées à rire des fautes de langage des étrangers Les belles
dames du Canada ne peuvent entendre aucun barbarisme ou expression inusitée sans rire » ''.
La Québécoise, ajoute-t-il, très coquette, est « une vraie dame française par l'éducation et les manières ; elle a l'avantage de pouvoir causer souvent avec les personnes appartenant à la noblesse, qui viennent chaque année, de France, à bord des vaisseaux du roi, passer plusieurs semaines à Québec » '.
On s'était cru autorisé à penser que «la Divine» (j'entends ^jme jg Frontenac, ancienne Précieuse du Marais) avait contribué à donner le ton. 11 semble aujourd'hui établi qu'elle n'est jamais allée à Québec. Quoiqu'il en soit les témoignages sont trop formels et trop concordants pour qu'on puisse les contester et croire à des flatteries. Il y avait au Canada des dames puristes et à qui la pureté de leur propre langage donnait droit de l'être. Je remarque que personne n'a fait semblables compliments aux hommes, loin de là.