‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 23 sur 330 · Ib., t. m, pp. 97 et suiv · texte numérisé non relu

Ib., t. m, pp. 97 et suiv

Monsieur, ayant jugé très-convenable d'ajouter à l'établissement de la Gazette actuelle celle d'une Gazette littéraire, qui présentât au public un tableau fidèle de l'état et du progrès des arts et des sciences dans toutes les parties de l'Europe ».... Et il priait en conséquence M. d'Éon d'adresser à M. l'abbé Arnaud ou à M. Suard, son collègue, tout ce qui pourrait être relatif à cette matière. Le chevalier d'Éon répondit : « Nous n'avons point reçu du tout, Monsieur le Duc, la lettre circulaire dont vous parlez, écrite à tous les ministres du roi dans les cours étrangères au sujet de l'ouvrage que se propose M. l'abbé Arnaud pour étendre dans toute l'Europe l'empire de la langue française ». On ajoute, et c'est là ce qui importe : a M. le duc de Nivernais n'aurait pu rien comprendre à ce que vous lui dites de cet ouvrage et de cet empire, etc. Dans tous les pays étrangers on n'a pas l'amour et la fureur de gazettes et papiers périodiques ainsi qu'à Paris. Je sais par les meilleurs libraires de Londres qu'ils ne veulent aucun de nos papiers périodiques et journaux, pas même celui des Savants, etc. Tout cela est regardé en Angleterre comme misère étrangère ou plutôt française, pour endormir l'esprit des Parisiens tandis qu'on fouille dans leurs poches... M. le duc de Nivernais ne voit aucun savant anglais : 1° parce qu'ils se communiquent très peu dans le monde, 2" parce qu'ils s'appliquent beaucoup à l'étude du grec et du latin, et peu à la langue française, et plus pour entendre les auteurs morts que pour parler aux auteurs vivants. A mesure que chaque gazette paraîtra, elle pourra bien être traduite et imprimée sur le champ en anglais, etc., moyennant quoi votre but, qui est d'étendre l'empire universel de la langue française, pourra bien manquer, et le but des auteurs, qui est d'avoir de l'argent, pourra bien ne pas répondre tout à fait à leur calcul.

(( Les deux seuls journaux littéraires qui se publient ici tous les mois sont the Monthly Review, ou Reçue de tous les Mois ; l'autre se nomme the Critical Review ou Revue Critique. Ces deux seuls livres peuvent faire la fortune de la Gazette littéraire de l'abbé Arnaud, quant aux ouvrages anglais ».

Ni cette fin de non recevoir, ni les chicanes du Journal des Savants, occupé à défendre par les n voies de droit » l'intégrité de son privilège, n'empêchèrent le développement d'une presse que l'universalité de notre langue appelait à un rôle supérieur. Mais mon lecteur goûtera sans doute le ton avec lequel est jugée l'entreprise de ces gens qu'on appellerait aujourd'hui des intellectuels. Tant de dédain surprend un peu à cette époque. Avait-on déjà dans le monde diplomatique cette superbe incompréhension des intérêts

moraux de la France, qui a été depuis le défaut mignon de tant de nos représentants?

Les Anglais y voyaient plus clair. L'un d'eux, Richard Phelps, écrira à Littelton, le 9 mars 1761 : Les quatre dernières années que j'ai passées à l'étranger m'ont bien souvent fait souhaiter que nous nous donnions un peu plus de mal pour nous concilier les peuples par nos plumes. Les gens instruits de tous les pays savent comment nous rendre justice, mais je ne voudrais pas nous restreindre à eux. Les Français se sont insinués dans l'opinion des nations étrangères, en entretenant une bonne correspondance avec presque tous les écrivains emplovés à répandre les connaissances. J'estime qu'ils poussent la chose trop loin, mais pour ce qui nous concerne, myLord, ne négligeons-nous pas cet article un peu trop'?

La presse en français dans les pays étrangers de langue française. — Je n'ai pas l'intention, dans ce bref résumé, de m'arrêter longuement ni aux journaux français qui se transportèrent dans les pays voisins pour se mettre à l'abri de la censure, ni à ceux qui y naquirent^. Ni en Suisse, ni en Lorraine, ni en Belgique il n'y avait beaucoup de conquêtes à faire. Le Journal Encyclopédique de P. Rousseau mérite cependant une mention. Il fit beaucoup de bruit et tant de besogne que l'auteur dut le transporter de Liège à Bruxelles et de Bruxelles à Bouillon. Il ne forme pas moins de 288 volumes. Sa clientèle était certainement, en partie au moins, internationale^. Liège eut encore V Esprit des Journaux, où Sainte- Beuve se délectait rétrospectivement (1772-1818), et dont la collection ne forme pas moins de 487 volumes in-12.

La Suisse, bilingue, avait eu depuis longtemps sa feuille en français. Dès 1693 en effet Vincent Minutoli, professeur à Genève, publiait des Dépêches du Parnasse avec un succès tel que les libraires de Lyon les contrefirent^.

En 1722 parurent les Nouvelles littéraires de la Suisse, qui réussirent peu et firent place en 1732 au Mercure Suisse ou Journal helvétique de Neuchâtel, qui se traîna plutôt qu'il ne vécut, jusqu'en 1773. Je n'en parlerais pas, si Les Nouvelles — la chose mérite d'être soulignée — n'avaient succédé à un périodique latin Nova litteraria helvetica^ . Le changement est significatif.

1. Memoirs and Corresp. of George lord Lyttelton, froni 173i to 1773, t. II, p. 562.

2. Courrier d'Avignon, Bibliothèque des livres nouveaux (Nancy), etc.

3. Voir sur les pérégrinations et la tribulation de cette feuille Hatin, Bibl., p. 52 et Hist. Presse, t. III, p. M6.

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