‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 245 sur 330 · CHAPITRE II LES INTERPRÈTES · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LES INTERPRÈTES

Les Jeunes de langue '. — En 1669-1670 avait été créée une École des Jeunes de langue à Constantinople, dont les élèves étaient français.

Les Archives de la Chambre de Commerce de Marseille possèdent la liste des enfants envoyés à cette école. Mais on comprend que ceci n'appartient point à notre sujet, puisqu'il s'agit d'un personnel français qu'on forme à la connaissance des langues orientales.

Il en est autrement de l'Ecole des jeunes de langue de Paris. En 1700, on avait appris que les Anglais se proposaient de faire venir à Oxford des jeunes gens d'Orient pour les instruire de la religion anglicane. Est-ce pour cela qu'on décida de faire venir des Orientaux à Paris " ?

En tous cas, Louis XIV fonda au Collège Louis-le-Grand, tenu par les Jésuites, « douze bourses pour autant de jeunes Arméniens, qui devaient retourner ensuite dans le Levant afin d'y seconder le zèle des missionnaires catholiques et travailler avec eux à la propagation de la foi ». Les études y étaient latines, mais le milieu était français. Il v avait donc là un germe, et notre langue à la long'ue en eût peut-être profité. Mais l'essai ne donna sans doute pas les résultats que l'on espérait car, le 20 juillet 1721, un nouvel arrêt du

1, Voir sur ce sujet une très intéressante étude de H. Dehérain, Jeunes de lanrjae. L'auteur cite (p. 41) un arrêt du Conseil du 31 octobre 1670 rappelant un autre arrêt du 18 novembre 1669 : « Les drogmans et interprètes des Echelles du Levant devront être français et nommés par l'assemblée des marchands de l'Echelle.

(f Tous les trois ans on enverra de France six jeunes garçons de 9 à 10 ans ; ils seront mis dans les couvents de Capucins des Echelles pour y estre élevés et instruits à la religion catholique, apostolique et romaine, et à la connaissance des langues ».

"2. ^ oir Depping, Corr. admin. s. le rhjne de Louis XIV. t. lY, pp. 181 et suiv., 200 et suiv. P. 204-203 on lit, dans une Lettre de Ponichartrain : « S. ^M. a en veue de soustenir la religion catholique dans les nations grecque, surienne et arménienne, en multipliant le nombre de ceux qui le sont... et de faire eslever aux dignitez des églises de ces nations ceux qui se determineroient aux ordres sacrez » au P. Fleuriau, Jés., 6 mars 1109).

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Conseil d'Etat ordonnait : On élèvera dans le coUèoe des Jésuites de

Paris au lieu de douze jeunes orientaux, dix jeunes enfants français... soit du royaume, soit des Echelles du Levant, lesquels y seront instruits et enseignés dans la langue latine jusques et y compris la rhétoi-ique, et en même temps dans celles turque et arabe par deux maîtres de ces langues... et seront destinés aux emplois de drogman '. Nous ne pouvons suivre ici l'histoire de ces drogmans, qui ne nous appartient point. Disons une chose seulement. Bien que Savary alfirme que les drogmans sont attachés aux consulats tant pour l'usage des consuls que pour celui des marchands de leur nation, ces drogmans étaient en réalité des agents officiels placés là pour un service officiel et n'accordaient leurs bons offices que dans le cas où ils le jugeaient bon.

Du reste, l'organisation de ce corps d'interprètes fut toujours bornée aux pavs du Levant et de l'Orient, et il ne fut jamais question de l'étendre à toutes les parties du monde. Le zèle des particuliers et des congrégations dut y suppléer.

Le besoi-N u^iiVERSEL d'interprètes. — Pour la propagation de la foi surtout, il n'était pas possible de s'en tenir à des moyens trop primitifs. Le geste entraine, il n'explique pas une croyance. Certes on n'avait pas la prétention de pousser bien loin 1 instruction religieuse des sauvages. On en voyait substituer à leurs « chimagrées », comme dit Lescarbot, les signes de croix et les génuflexions des chrétiens, sans qu'ils entendissent un seul mot de la doctrine, et on se contentait de cela, quand on ne pouvait pas avoir mieux". Pourtant, avant de les baptiser, il fallait — théoriquement au moins — donner aux futurs chrétiens un rudiment, si grossier qu'il fût, du Credo, et leur en faire comprendre en gros le sens. Les relations des Jésuites insistent beaucoup sur cette formation préalable. Or un des .mobiles essentiels du mouvement colonisateur était, il convient de ne jamais l'oublier, d'amener les infidèles à la loi catholique. C'était encore, par un côté, une croisade.

Tout le monde était missionnaire : les rois ou les ministres qui donnaient les commissions et les privilèges, les explorateurs aussi

1. Teissicr, Arch. de la Ch. de Corn, de Marseille, p. 86, Jans Deliérain, o. c, p. o.

2. A certaines époques, dit le plus sur et le meilleur des témoins, telle que celles du Samedi Saint et du Samedi de la Pentecôte, où l'on baptise les adultes, les nègres se rendent à l'église, et trop souvent sans aucune préparation, et sans autre soin que de s'assurer d'un parrain et d'une marraine, qu'on leur indique quelquefois à l'instant, ils reçoivent le premier sacrement du chrétien, et se garantissent ainsi de l'injure adressée aux non-baptisés, quoique les nègres Créols les appellent toujours baptisés debout (Moreau de Saint-Méry, o. c, t. I, p. 35).

bien que les religieux qui allaient vers une tâche lourde et dangereuse. Lescarbot nous dit de Poutrincourt : « Son premier but est d'établir la Religion Chrétienne en la terre qu'il a pieu à sa Majesté lui octrover, et à icelle amener les pauvres peuples Sauvages, léquels ne désirent autre chose que de se conformer à nous en tout

bien » ' Pareil objet valait tous les efforts, puisqu'il s'agissait de

la gloire du Christ et du salut des âmes. La question était de savoir comment arriver le plus vite au but.

Choix entre deux solutions. — Deux moyens se présentaient : enseigner notre langue aux infidèles, ou apprendre la leur. Qui ne voit laquelle des deux méthodes était la plus rapide et la plus sûre ? Un Français qui avait quelque étude et une habitude de l'apprentissage des langues acquérait les éléments d'un idiome sauvage, du moins ce qu'il lui en fallait pour catéchiser des tribus entières dinfidèles en dix fois moins de temps qu'il ne lui en eût fallu pour amener un seul des sauvages à balbutier le français. On s'appliquait donc à entendre et à parler le langage des peuplades à convertir.

Assurément, cette manière de faire n'était pas sans inconvénient. Transposés, dogmes et mystères étaient souventincompréhensibles, ou totalement faussés: « Hz [les sauvages], dit encore Lescarbot, n'ont point de mots qui puissent représenter les mystères de nôtre Religion ; et seroit impossible de traduire seulement l'Oraison Dominicale en leur langue, sinon par périphrases. Car entre euxilz ne sçavent que c'est de sanctification, de règne céleste, àe. pain supefsubstantiel (que nous disons quotidien), ni à^ induire en tentation. Les mots de gloire, vertu, raison, béatitude, Trinité, Sainct-Esprit, Anges, Archanges, Résurrection, Paradis, Enfer, Eglise, Baptême, Foy, Espérance, Charité, et autres infinis, ne sont point en usage chés eux » "'.

Mais à cela près ! Qu'étaient-ce que des hérésies involontaires auprès du résultat capital qui consistait à faire des conversions ? Divers textes nous montrent des sauvages christianisés, priant en leur langue, tels les Hurons qu'on nous peint, réfugiés à Québec, après le massacre de leur nation, disant leur Pater ou \euY Ave Maria dans l'église des Jésuites (16o0)^

Le pays des Illinois Karkaskias était civilisé. Le P. Gabr. Marest prie qu'on y envoie un détachement. Les Illinois, presque tous

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