LES SAUVAGES ET LA LANGUE FRANÇAISE H
Mode de Cour, semble-t-il, si l'on peut employer pareils mots à propos de pareils pays. Elle dura peu.
Lescarbot lui-même a plusieurs fois répété, jugeant visiblement d'après son expérience personnelle, que les Indiens étaient « peu curieux d'apprendre noz langues», « qui néanlmoins est un point bien nécessaire ». Et, en raison de cette répugnance, il estime que « pour les enseigner utilement et parvenir bien-tot à leur conversion, et les nourrir d'un laict qui ne leur soit point amer, il ne les faut surcharger de langues inconuës » '.
Suivant La Hontan^, leur répugnance tenait à une défiance très naturelle. Même quand ils étaient parvenus à s'exprimer à peu près en français, Hurons et Iroquois n'aimaient point à s'en servir. Ils craignaient d'affaiblir la valeur de leurs harangues. « Il n'y a point de sauvages en Canada, qui veuille parler François, à moins qu'ils ne croyent qu'on pourra concevoir la force de leurs paroles, tellement qu'ils le veulent bien scavoir avant que de s'exposer à vouloir s'expliquer, à moins que la nécessité ne les y oblige, lorsqu'ils se trouvent avec des Coureurs des bois qui n'entendent pas leur langue » ^.
Que les raisons données soient vraies ou fausses, il est certain que la curiosité des indigènes pour notre culture et notre langue était fort restreinte, et elle ne semble guère être allée croissant.
Il est bien évident que rien de ce qui avait donné à notre langue tant de prestige en Europe n'était accessible à ces sauvages. Du reste ni les colons canadiens, ni les marchands qui venaient dans le pavs n'apparaissaient comme les représentants d'une civilisation supérieure. Seuls les « Robes Noires » maniaient des idées, ouvraient des espoirs, qui, pour être vraiment compris, eussent nécessité la connaissance d'une langue cultivée. Mais les missionnaires, très naturellement, avaient accommodé les « Saints Mvstères » à l'intelligence de leurs catéchumènes, et compté plus sur la répétition des gestes et des paroles rituelles que sur la méditation, quoiqu'ils nous parlent à plusieurs reprises de convertis qui priaient réellement en « esprit et en vérité ».
Autres devaient être sans doute les dispositions des sauvages qu'on pourrait appeler domiciliés, qui nous approchaient de plus près. — Il y en avait, dit-on, plus de neuf cents au Canada en 1681*, sur une population totale de neuf mille sept cent dix individus. — - C'est un gros chiffre. Malheureusement personne ne
1. Voir en particulier, liv. VI, ch. vi, éd. KilT. 1. 0. c, p. 418.
3. On nous a parlé assez souvent de Sauvages éloquents en leur langue. Voir par exemple Miss. Can., t. II, p. 189.