‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 275 sur 330 · LIVRE V NAISSANCE DE PARLEES NÉO-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LIVRE V NAISSANCE DE PARLEES NÉO-FRANÇAIS

Pakt modeste du français — Inutile d'expliquer pourquoi, dans les « habitalions », quoiqu'ils fussent souvent sous les ordres d'hommes de leur couleur, les esclaves nègres étaient pour ainsi dire contraints de s'initier tant bien que mal à la langue du maître. 11 arrivait du reste fréquemment que venus de contrées diverses — c'était presque toujours le cas au xvm* siècle — ils ne s'entendaient pas entre eux. Leur unique instrument de relation dans ce cas, était le français ', qu'ils étaient incapables d'acquérir.

On ne fit jamais rien pour le leur apprendre. Quels que pussent être les attachements individuels, tel qu'un maître pouvait l'éprouver pour un serviteur qui s'était dévoué pour lui, ou un enfant pour la nourrice qui l'avait élevé, il ne vint à l'idée de personne qu'on leur dût même un commencement d éducation, ou une introduction, même partielle, à la civilisation. Les prêtres leur dispensaient la foi, en essayant de les empêcher d'y mêler les superstitions ancestrales, et c'était tout.

C'était un dogme, du moins parmi les colons et les administrateurs, qu'il ne fallait donner aux noirs aucune instruction.

Assurément, il y eut des exceptions. On nous a conté l'originale

i . Aug. de Saint-Quentin, parlant du créole de Cajenne, a partiellement marqué ces besoins : « Il n'y avait, dit-il, nulle unité et souvent même aucune analogie radicale dans les idiomes usités chez les nombreuses peuplades que comprenaient les

deux dernières races, les Indiens plus ou moins assujettis, et les Africains esclaves

La langue du dominateur, la langue française, a donc servi de base au patois nouveau » (Gram. cr., p. lvii).

conception du forban français qui avait fondé à Madagascar Libertalia, la république des Liberi'. Mais, de façon générale, même les gens qui arrivaient avec des idées généreuses, soit qu'ils fussent rebutés par de fâcheuses expériences, soit qu'ils fussent contaminés par le milieu, abandonnaient leurs doctrines et interrompaient leurs efforts. Tel fut encore, en 1764, le cas du gouverneur de nie de la Martinique, quoiqu'il portât le nom chargé d'utopies de Fénelon : « Je suis venu, dit-il, avec tous les préjugés d'Europe en faveur de l'instruction qu'on leur doit [aux nègres] par les principes de notre religion. Mais la saine politique et les considérations humaines les plus fortes s'v opposent'.

« L'instruction est capable de donner aux nègres icy une ouverture qui peut les conduire à d'autres connoissances, à une espèce de raisonnement. La sûreté des Blancs, moins nombreux, entourés sur les habitations par ces gens-là, livrés à eux, exige qu'on les tienne dans la plus profonde ignorance.

« Cette même instruction peut être un moyen très dangereux entre les mains des prêtres et surtout des corps monastiques, dont je ne voudrais pas dans la colonie, par ce seul motif J'ai connaissance de quelque détail de l'empire des religieux sur leurs nègres, par la voie de l'instruction et du tribunal de la pénitence, qui m'ont fourny des réflexions à la suite desquelles je suis parvenu à croire fermement qu'il faut mener les nègres comme des bêtes et les laisser dans l'ignorance la plus complète.

« J'ésite (sic) à faire instruire les miens, je le ferai cependant pour l'exemple, et pour que les moines ne mandent point en France que je ne croie point à ma religion et que je n'en ai pas »^

Quelques religieux sentaient bien que, pour affermir l'instruction chrétienne et la rendre plus efficace, il eût fallu donner aux noirs quelque instruction *. Mais l'autorité et les maîtres des habitations, loin de seconder cet effort, le contrariaient ^

1. Il s'appelait Misson et avait épousé la sœur de la reine d'Anjouan. Autour de lui se groupaient des flibustiers français et anglais, des prisonniers portugais et anglais, des jeunes femmes des Gomorres, une centaine de femmes musulmanes enlevées sur un navire en route pour La Mecque, enfin deux cent quarante nègres et négresses de l'Angola, capturés sur un négrier anglais. Les nègres apprenaient le français d'un blanc ou d'un Ancien. La petite République communiste et libertaire périt sous les coups des Malgaches (La Ronc, Negr. et ?^égr., p. 23-''24).

2. Cité par La Roncière, o. c, p. 119-1-20; cf. Satineau, Hisl. Guadel. sou-; l'A. Rég., p. 303-306.

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