‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 276 sur 330 · Arch. Nat., Col. en général, F2 90 f · texte numérisé non relu

Arch. Nat., Col. en général, F2 90 f

4. Encore faut-il noter les aveux d'impuissance d'un Cliarlevoix (dans Vaissière, Saint-Domingue, p. 211).

o. En l'an II, on n'était pas encore revenu de cette doctrine inhumaine, malgré les « principes ».

Créole. Le sens du mot. — La vie remédia à l'erreur commise. Entre le parler natif des races et le français, inaccessible en totalité, naquit un baragouin mixte : le créole. Beaucoup de Français, peu au courant des choses des colonies, emploient sans justesse ce mot de créole, et ne l'appliquent qu'aux mulâtres dont nous venons de parler. Le nom n'a pas et ne doit pas avoir ce sens '.

Est créole tout enfant né en Amérique, de parents blancs ou noirs". C'était du moins ainsi qu'on l'entendait au xvm® siècle; depuis lors créole a subi une extension et se dit des enfants nés dans d'autres parties du monde. En revanche on ne l'appliquera jamais à des Canadiens, par exemple, nia des Algériens ^

1. C'est l'espagnol crioUo ; créole n'a prévalu en français sur criole qu'à la fin du xvii^ siècle. Ces. Ouilin (Dict. espagnol-français) connaît l'espagnol criollos (ceux qui sont engendrez des Espagnols dans les Indes), mais ne le traduit pas par criole. C'est chez Furetière, que criole apparaît « comme terme de relations » : C'est un nom que les Espagnols donnent à leurs enfants qui sont nez aux Indes. Les Espagnols qui viennent d'Espagne sont grands ennemis des crioles, et cmpêclient qu'ils ne parviennent dans les charges. O A (16!)4), mais Tii. Corn, copie Furetière. Féraud se prononce pour la forme créole. « On appelle créole toute personne née à l'Amérique », dit Thib. de Chanvalon, p. 86, n. 2 ; cf. Il n'y a point de Nègres ou Mulâtres, soit créoles, soit de Guinée... qui n'ayent les pians une fois en leur vie (Id., ib.. p. 87). Le Père Labat appelle créoUes les Nègres qui sont nés sur le pays (IV, p. 146). En opposition à ceux-là, les importés sont des bossales (Wimpffen, t. I, p. 81).

i. Il v a des créoles de toutes couleurs, depuis le plus noir jusqu'au plus blanc ; et on appelle créoles, les personnes qui naissent dans le pavs, n'importe de quelle couleur elles soient, afin de les distinguer des étrangers qui viennent s'y établir. On dit, par exemple, en France, un Parisien, un Breton, un Normand ; par la même raison, on dit également un créole de Saint-Domingue, de la Guadeloupe, de la Martinique, etc. (Ducœurjoly, Man. hab. S'-Dom., t. II, p. 6a, art. \1I).

3. Les historiens ont donné d'excellents aperçus de la société créole. De ces éléments hétérogènes, fondus par le climat et la vie commune, avait fini par se constituer un type ethnique qui avait même ses particularités physiques. La race était belle et sympathique, plus souple que vigoureuse, avec, chez les femmes, une grâce morbide dont la séduction, dès cette époque, était célèbre. Les créoles étaient vaillants et orgueilleux, vaniteux même, apportant une ardeur extrême au faste extérieur et aux plaisirs de la vie, et une facilité singulière à prodiguer l'argent qu'ils gagnaient ou qu'ils ne gagnaient pas. La société qu'ils constituaient, la vie qu'ils menaient dans les villes et sur les habitations, avec leurs réunions perpétuelles, leurs bals et leurs jeux, — le théâtre aussi, car il y eut de très bonne heure un théâtre et des troupes permanentes dans toutes les localités importantes, — apparaissaient brillantes à qui les voyait en passant, mais ne suffisaient pas à leur passion de luxe ou d'ostentation. Tous aspiraient à rentrer au plus vite en France, seule scène suffisante à leur ambition ; quelque opulence qu'ils trouvassent aux Iles, elles ne leur apparaissaient jamais que comme un passage, un exil, où rester le temps de faire fortune ; celle-ci atteinte, ils s'empressaient d'accourir en Europe, ne conservant les habitations qui faisaient leur revenu que pour ne s'en pouvoir défaire ; des quartiers entiers étaient ainsi désertés par leurs propriétaires et abandonnés à des économes à gages ; c'était un des grands maux de la colonie.

Il était vraiment difficile que, dans ces conditions, il se constituât aux Iles un esprit public véritable, avec des tendances plus ou moins Inspirées par des vues supérieures à celles de l'intérêt quotidien. La vie intellectuelle était réduite au minimum; il V avait bien des imprimeries, mais elles étaient presque entièrement occupées par l'impression de factums et de pièces judiciaires. Personne ne venait aux lies que pour faire fortime ; les questions de commerce seules présentaient quelque intérêt (Tramond, Ant., dans Ilist. d. Col., t. I, p. 439).

Le parler créole. Ses origines. Son histoire. — En ce qui concerne le langage, créole garde l'essentiel de son sens. C'est un idiome né outre-mer. Mais on comprend que semblable définition ne définit rien, et, sans traiter à fond la matière, il importe de s'arrêter un instant sur des idiomes, qui, dans les pays où étaient établis des Français, sont nés du nôtre.

Sur les dates où se formèrent ces parlers nous n'avons aucun renseignement. Baissac dit: « Le créole dut naître, du jour au lendemain, de la nécessité impérieuse qui s'imposait aux maîtres et aux esclaves de se créer, au plus tôt et coûte que coûte, un instrument d'échange, quel qu'il fût » '.

A tout prendre, ces malheureux, dans le bateau où ils étaient pêle-mêle, dans le port où ils attendaient leur embarquement, auparavant même peut-être, dans la « chaîne » qui les amenait, étant souvent étrangers les uns aux autres de langue comme de race, devaient, s'ils en avaient le goût ou le besoin, commencer à former un jargon qu'ils échangeaient dans leur misère ".

Cette opinion a toutes les apparences de la vérité ; un langage créole français est né, en germe tout au moins, du jour où un noir a essayé de balbutier une phrase dans la langue de son maître français. Quel fut ce noir, nous l'ignorerons toujours.

Il est certain que les aptitudes à comprendre et à répéter tant bien que mal des mots français étaient variables, suivant les races et les individus \ Il est fort probable que dans les colonies, comme la Martinique, la Guadeloupe, une partie de Saint-Domingue, les petites Antilles, partout où nous faisions un grand commerce, et où des colons s'étaient établis dès le xvii'' siècle, des langages créoles nombreux naquirent à la vie. Il est peu vraisemblable qu'ils soient demeurés longtemps individuels ou familiaux, mais il est possible qu'ils aient été un certain temps restreints h de petits groupes. En tous cas ils prirent de bonne heure le caractère de véritables parlers plus ou moins généraux, d'une fixité relative, que les enfants et les nouveaux venus n'avaient qu'à apprendre.

1. Pal. cr. Maar., Introd., p. ii-iii. Lenz (El Papiamenio. Santiago de Chili, 1927, p. 32) compare très justement avec ce qui se passe chez l'enfant, dans les premières années, lorsqu'il commence à balbutier la langue maternelle.

2. Il ne faut pas, bien entendu, croire que les dialectes nègres s'éteignirent brusquement dans celte population transplantée.

Au contraire, quanti les conditions étaient favorables, que des groupements de même langue s'étaient perpétués ou reformés, ils durèrent. Ainsi on nous a raconté que le P. Pierre Boutln, à S'-Domingue, haranguait des groupes de nègres dans leurs dialectes, qu'il avait appris (Voir La Ronc, N'cgr. elNég., p. 118-119).

3. Suivant Moreau de Saint-Mérv, ce sont les Aradas qui sont les plus incapables d'apprendre le français (o. c. t. I, p. 31). Les « Francs Gongos » se distinguent au contraire par leurs aptitudes (Id., ib., p. 32-33).

Tous ceux qui s'intéressent à la formation des idiomes romans désireraient vivement avoir à ce sujet autre chose que des hypothèses et pouvoir suivre ce « petit nègre », en étudier la naissance et le développement progressif, car sa situation par rapport au français, est, par certains côtés, très analogue à celle du latin « roman « par rapport au latin '. Mais les renseignements explicites manquent absolument. Quelques notes tardives et sommaires n'en tiennent pas lieu. Le créole ne s'écrivait pas et pour cause. Nous n'avons pour les premiers temps que des vestiges tels que le Tu los juva, qui atteste l'existence du roman. A titre de curiosité, des missionnaires, des auteurs de relations, etc., en ont parfois rapporté une phrase. Je citerai, comme spécimen, un passage du Père Dutertre : « Il me répondit en son baragoiiin, que son Maistre n'étoit pas bon Capitan, pas bon à Nègre, luy point donner à manger»^. Encore est-il à peu près certain que l'auteur a considérablement embelli le texte. De même le Père Labat, qui raconte une discussion avec un nègre (1698). Un jour qu'il avait surpris des enfants des deux sexes en avance sur leur âge, il veut les punir. Un témoin intervient : « Toi tenir esprit, me dit-il, pour Tonnelier, mais toi bête pour petits hiches-là, pourquoi toi faire battre eux? » Je lui en dis la raison, mais il me répliqua encore une fois que j'étais bète... « Parce que, me répondit-il, quand ils seront grands, tu les marieras, et tu voudras qu'ils te fassent des hiches, c'est-à-dire des enfans, tout aussitôt ». Le Père a certainement traduit la dernière phrase. 11 ajoute en manière de conclusion : « Lorsqu'ils viennent un peu âgèz dans le Pais, ils n'apprennent jamais bien le François, et n'ont qu'un baragouin le plus plaisant et le plus naturel du monde » ^ Quelques lignes authentiques, rigoureusement transcrites, eussent eu plus de valeur pour nous que ces impressions.

Parvenus au xvui" siècle, nous trouvons encore des phrases détachées, ainsi la suivante, rapportée dans une note du livre d'Aug. de Saint-Quentin, qui contient un court spécimen du créole ancien de Guyane et qui est datée de 1744 : Anglai pran Yapoc, yé mené mon père aie, toute blang foulkan maron danboi. (Les Anglais ont pris Oyapock, ils ont emmené le curé, tous les blancs ont foutu le camp marrons dans les bois) '.

1. «De même que du lalin vulgaire est sorti le français, celui-ci à son tour a donné naissance aux divers créoles qui se parlent dans nos colonies, oi'i les émigrants français se sont trouves en contacts continuels avec une population de race inférieure, notamment avec les nègres » (Bos, dans Rom., t. IX, 1880, p. 571).

"l. Hist. Anl., t. II, p. ,H^28 (mu).

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