‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 280 sur 330 · Faut-il lire laut ') o. Ou bien pace · texte numérisé non relu

Faut-il lire laut ') o. Ou bien pace

Le C. — N'équipage à moue pas jamais murmuré quand circonstances vlé nion travail forcé.

Le m. — Vou ben lieurcu ; mo coné en pile capitaine,' mivor là, yo té souvent cilà yo qui té prouvé py grand désagrément acque z'équipage à yo.

Le C. — Mon équipage n'a jamais murmuré, quand les circonstances ont exigé un travail forcé.

Le m. — Vous êtes heureux ; j'ai connu bien des capitaines, les meilleurs étoient souvent ceux qui éprouvoient plus de désagrément avecleurs équipages.

En Afrique, même provignement du français. Volsy Focard, après avoir fait un examen minutieux des compositions dues à des Européens, insufTisamment informés, rapporte quelques chansons, dont il dit à moitié sérieusement, qu'elles doivent bien « remonter il la Compagnie des Indes ». Il les a recueillies en tous cas d'hommes d'âge qui se souvenaient encore du temps de l'esclavage. Voici le début d'une de ces « cansons cabarés ».

Trois navire étranzés

Çarzé de la marçandise,

La potence été dressée,

Il y a di bois tout à l'entour.

Ce pour brilé la belle,

Sir lendemain, à la pointe di zour K

Si le texte est authentique et s'il est véritablement ancien, il fournirait la preuve que des textes français n'étaient pas originairement très déformés à Bourbon.

Leur variété. — Sans entrer dans une étude détaillée, il m'a semblé utile de donner à mes lecteurs quelques notions générales. D'abord il ne faut jamais parler du créole au singulier, il est même peut-être fâcheux d'étendre le nom de créole à des parlers créés par des gens d'autres races et d'autres couleurs que les nègres, par exemple par les Indiens, qui indianisaient le français'. Mais, ceci mis à part, même si on ne considère que les parlers des noirs des diverses possessions françaises, leurs créoles diffèrent très sensiblement. Il y en a autant que de colonies, et même dans des pays voisins ils ne sont pas identiques, malgré leur unité foncière^. On n'a vraisemblablement jamais parlé tout à fait de même à la Guadeloupe et à la Martinique, à la Martinique et à Haïti. Au morcellement primitif, qui fut sans doute extrême, succéda un particularisme réduit, mais encore sensible et qui dura*.

1. Voir une Bibliograpliie sommaire, mais critique, dans Dietrich, Les parlers créoles des Mascareigiies. Romania, t. XX, 1891, pp. 219-221. L'article qui suit est un modèle d'exactitude et de méthode rigoureuses.

2. « La langue naturelle de ces peuples [les Caraïbes] est un idiome particulier. Quand ils parlent aux Européans, ils employent, ainsi que le font les nègres, un françois si corrompu, que c'est presque un langage étranger pour les François nouvellement arrivés aux Isles. Ce langage grossier n'est qu'une fausse imitation de notre langue, dont on a conservé quelqties termes, et à laquelle on a donné des inversions et une construction très informe » (Thib. de Ghanvalon, Martinique, p. o7).

3. « L'esprit borné de ces races, incapable de saisir bien des nuances du français, et l'impossibilité de prononcer certains sons qui n'existaient pas dans leur langue, ont modifié la phonétique et encore plus la flexion et la syntaxe du français. De ce contact sont nées des langues néo-françaises. Les divers créoles qui se parlent aux Antilles, en Amérique, aux îles Mascareignes, dans l'Océan Indien, ont tous un air de famille, une ressemblance encore plus marquée que celle qui existe entre les langues néo-latines, et due probablement à leur plus grande jeunesse et à leur plus grande proximité de la langue mère. D'ailleurs cette langue mcre, le français, est unique pour les idiomes créoles ; et le latin vulgaire, lorsqu'il a donné naissance aux langues néo-latines, avait peut-être déjà perdu son unité, et subi les influences régionales qui devaient le transformer, ici en français, là en provençal, ailleurs en italien, etc. En dehors donc de la question de temps, la grande ressemblance qui existe entre les parlers créoles provient probablement de l'unité de la langue qui leur a donné naissance, le français jouant ici le rôle du latin vulgaire par rapport aux langues romanes « (Bos, dans Romania, t. IX, 1880, p. 571).

4. A la Guadeloupe, on dit moue mon ; caze à mon, au lieu de moin ; achilcr

Il y a plus. Dans un seul parler l'unité était loin d'être complète, elle ne pouvait pas l'être. Volsy Focard a noté une particularité que beaucoup de parlers populaires ont dû présenter à l'époque galloromaine, à savoir qu'on y rencontre mêlés des parlers de différents Ages : « Les créoles de bois, de petits créoles, qui descendent des premiers colonisateurs de l'ancienne Mascareigne, qui peu à peu se sont retirés sur les hauteurs, quand le littoral se peuplait de nouveaux venus, ne prononcent pas tout à fait comme les noirs indigènes, lesquels de leur côté, ne s'énoncent point comme les Cafres et les Malgaches que l'esclavage ou l'immigration ont naturalisés ensuite » \

Pour marquer la différence entre divers créoles, l'auteur rapproche trois versions d'un même dialogue.

Supposons, dit-il, une rencontre entre deux descendants de ces « bons blancs ». Ils s'abordent :

— Ah! via Dessaline, quouq y dit, mon créole (crai-ole).

— Ma foi, pas grand çose, mon brave Maillot, inque tantine Zézette que la perde son cien, l'attrapé juin dujussion (l'indigestion) de mayoc bouyii.

— Dis pas, don, le pauve Gascavelle l'a succombé (a succombé).

— Voui, mon créole, c'été in famé cien, in bon çassère de tang.

Voulez-vous une pareille rencontre entre deux noirs indigènes?

— Ah! via Zean-Baptiss, que nouvelle?

— Nouvelle n'a point.

— Zautt la dit malhère l'arrivé la case ton tantine, ma Phrasie.

— N'a pas rive malhère, inque le cien tantine la crevé.

— Tout de bon, son zoli ptit cien coton là?

— Voui, ça minmc.

— Quoué ça que l'avé ?

— L'avé dijission mayoc bouï.

Voulez-vous entendre deux Cafres s'entretenir du même malheur : la mort d'un chien arrivée récemment?

— Bouzou : quou qui di à vous?

— Eh, eh, li là, ça va, ça va comme ça minme.

(acheter) au lieu de gangner (voir Turiaull, o. c, p. 23-24). L'auteur a fait aussi des rapprochements intéressants avec le parler de Cajcnne (p. 28). 1. 0. c, p. 8.

— Mai zou di là, vou v mace tout sel : aquoulé Lacouti ? (Vous marchez tout seul, où est-il, Langouti).

— Ah, vou y conné pas?... Lacouti li mot (il est mort).

— Li mot! qui malade li cien là la gagné?

— Mavoc la fé mot h li, l'attape douzousson. Li la fini là mainme ' (tout de suite).

D'autres auteurs ont distingué, suivant les régions et les pays, ainsi entre le créole rural et le citadin-.

Pourtant on allait peu à peu, lentement et péniblement, vers la fusion entre les parlers des classes, de même qu'entre les variétés locales. C'est l'histoire éternelle des langages. Ils sont morcelés sans être individuels, puisque tout parler est un instrumen d'échange, puis deviennent familiaux, se généralisent dans un groupe, puis, quand les circonstances s'y prêtent, au lieu de s'émietter, ils se forment en dialectes.

Leur caractèke essentiel. — Je n'ai ni l'intention ni la prétention de résoudre ici une question qui a été très controversée ^ Un des créoles les mieux étudiés d'abord a été — hasard singulier — celui de l'île Maurice, un petit-fils du français, issu du parler de Bourbon au commmencement du xviu"' siècle et qui se parle dans une possession anglaise^. Celte étude très approfondie en a amené d'autres, sur le créole de la Réunion d'abord".

Tout le monde sera d'accord pour accepter la formule que E. F. Gautier, avec sa netteté ordinaire, a proposée pour qualifier le créole d'origine française. C'est, dit-il, du a français négrifié ». Elle est de toutes façons supérieure à celle qu'avait proposée Volsy Focard en disant « du français détraqué ». Cette expression, de laquelle on peut rapprocher l'expression d'un Suisse, jolie mais équivoque : « du français remis en enfance », a l'air de signifier qu'on a bousculé les mots et les formes, comme un enfant qui ren-

■1. Volsy Focard, o. c. p. 9-10.

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