‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 281 sur 330 · Turiault, o. c, p · texte numérisé non relu

Turiault, o. c, p

3. Il existe une étude déjà ancienne, mais fondamentale, des patois créoles, c'est celle d'Adolphe Goelho, Os dialeclos romanicos ou neo-latinos na Africa, Asia e America (Lisbonne, Soc. de Géogr., ISBi, 70 p. Ext. du Bulletin delà Société); cf. Schuchardt, Ztschfl. f. Rom. PhiL, t. V, p. 380.

4. Voir Baissac, Étude sur le patois créole mauricien ; cf. Bos, dans Rom., t, X, 1881, p. 640.

5. L'année suivante Schuchardt dans un article intitulé Sur le créole de la Réunion (^Rom., t. XI, 4882, p. 589) donnait des notes intéressantes et, moins de deux ans plus tard, publiait une étude d'ensemble Silzungs-Berichte der Wiener Akad. Wissensch. (Philol. hist. Classe), 3 janvier 4883, p. 3. Le créole français n'v est pas spécialement intéressé. Depuis lors ont paru diverses descriptions et études, desquelles nous aurons à parler plus loin.

verse un jeu et en brise les morceaux, au hasard de son caprice*. La formation d'une langue, si rudimentaire que cette langue soit, ne s'explique pas de la sorte.

Une question primordiale en effet se pose, celle de savoir si la déformation du français a été influencée et de quelle façon elle l'a été par les langages que les nègres esclaves ont apportés de leur pays, ce que cette influence a pu y introduire d'une part, ce qu'elle a pu d'autre part en faire disparaître, en un mot quelle a été l'action positive et négative de ces langages.

Sur l'influence positive tout le monde est à peu près d'accord : les éléments d'oriffine africaine entrés dans le créole français sont extrêmement peu nombreux, particulièrement dans le vocabulaire^.

11 y aurait à débattre sur la morphologie. Forme n'est pas matière. Le français peut fournir la seconde, alors que la première est d'esprit nègre. Un pluriel comme fre-ye, dont nous parlerons plus loin, est fait de deux éléments français fré (frère), ye (eux). Mais l'idée de cet assemblage est totalement inconnue au français et se rencontre en langue africaine. La création ne peut pas être considérée comme française. On ne peut s'empêcher de faire encore d'autres rapprochements. Mo wa wé c'est le futur, et mo te ^va wé le conditionnel; ils sont exactement dans le même rapport que ye verrai et je verrais^ ils présentent la simple substitution de je vais voir à j'ai à voir ^

C'est sur l'influence négative surtout que porte le débat. N'est-ce

i. « Le créole de Bourbon, dit-il, diffère de ces patois [les patois de France], et ceci est caractéristique, parce qu'il est composé exclusivement de mots français, les uns restés entiers, les autres seulement modifiés, d'autres, enfin, ou raccourcis ou allongés ou retournés, il faudrait dire contrariés, comme si leurs créateurs s'étaient fait un jeu d'en déplacer les lettres tout en conservant les traces de leur origine et les signes de leur nationalité. Il est donc loin de ressembler à ses grands parents de France, notre patois créole » (Volsy Focard, o. c, p. 6-7).

"2. Volsy Focard disait : « Les mots cafres et malgaches... mots très rares, que tout le monde emploie aujourd'hui, ne s'v rencontrent que dans les désignations de lieux. Ils proviennent, évidemment, des anciens marrons, les noÏTS nouveaux, comme on les appelait alors, qui, fuyant à l'intérieur de l'île, dès leur débarquement dans la colonie, ont baptisé de noms pris dans leur dialecte respectif (plutôt malgache que cafre) quelques-unes de nos montagnes, certains sites de nos forêts, qui leur rappelaient le pays pour eux perdu » (o. c, p. 7).

3. En mauricien il est de toute évidence que le système périphrastique du français populaire et usuel : je suis après, je ne Jais que de, j'ai fini de, je vais, a été dans son essence parfaitement compris, assimilé et utilisé. Nouvelle formation^ de temps composés, si l'on veut, mais dont l'esprit comme le matériel est français. Etudiant le « papiamento » de l'Amérique du Sud, Lenz dit : Je ne veux pas dire que les nègres ont appliqué leur grammaire au créole, puisque personne ne peut savoir ni combien ni quels ont été les idiomes africains qu'ont parlés les nombreux milliers de nègres qui ont contribué à la formation du papiamento. De plus, la base de la grammaire minima se trouve dans le baragouin imposé par la race supérieure. Mais j'estime d'un certain intérêt de montrer que certains procédés logiques du jargon se trouvent dans les langues africaines (o. c, p. 4i).

Histoire de la langue française. VIII, 2. 72

il 38 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

pas parce que les langues de « la côte » rendaient les nègres incapables de transporter dans leurs parlers des éléments phonétiques, syntaxiques, morphologiques, étrangers à leurs habitudes de langage, qu'ils ont substitué à ces éléments ceux de leurs langues originelles ? En ce cas une comparaison de ces langues et du créole doit permettre de retrouver leurs apports. Le représentant le plus convaincu de l'affirmative est, à ma connaissance, Lucien Adam, qui n'était pas un philologue de profession, et ne savait pas les multiples idiomes qu'ont parlés les nègres dans leurs villages, mais qui a prouvé une intelligence assez claire du langage vulgaire et qui, au cours des années passées en qualité de magistrat à la Guyane, avait pris, par goût et par besoin professionnel, une connaissance approfondie et méthodique du créole de ce pays. Le titre seul de son étude indique son opinion : Les idiomes négro-aryens et maléoarjens. Sa thèse est la suivante : « Les nègres guinéens, transportés dans ces colonies (Guyane et Trinidad), ont pris au français ses mots, mais... ayant conservé, dans la mesure du possible, leur phonétique et leur grammaire maternelles, ils ont fait du tout des idiomes sui generis ne présentant aucun des caractères propres à nos patois de France. Une telle formation est h coup sûr hybride, mais ces idiomes n'en constituent pas moins des dialectes nouveaux à classer, nonobstant la nature aryenne de leurs vocabulaires, à la suite des langues de la Guinée » '.

Examen sommaire de la question. — Pour montrer combien cette affirmation est excessive, il suffit d'examiner quelques-uns des faits allégués^

Phonétique. — L'auteur considère d'abord la disparition de œ et de u ^ i et o, ou : pitit (petit), sj/waZ/îe (semaine), i>ié (vieux), ogyé (adieu), pôfô (voleu[r]), sô (sœu[r]), doumandé (àem^\\àe\T\)^ pimigno{^\u?> meilleu[r]). Or l'auteur ajoute que dans certaines langues nègres (akwapine) on retrouve le œ et Vu (p. 16). Alors?

Le /'est, dit-il, la plus atteinte des consonnes. Elle tombe :

fi) A la finale : co (corps), më (mère), niisou (mesure), cJiè (cher) (p. 20). Dans divers parlers français de l'Ouest, cette chute était générale : la me (= la mer).

6) Après une autre consonne : maite (maître), pauve (pauvre) (p. 19). Mais des faits analogues s'observent à Paris même, dans la langue parlée : me^l (n= mètre).

Page 1