‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 282 sur 330 · Voir pp. 14 et suiv · texte numérisé non relu

Voir pp. 14 et suiv

c) Avant consonne : moceau (morceau), <fadé (regarder) (ib.). Tous les enfants ont parlé ainsi. Rien de tout cela n'est à retenir\

La mélatlièse de /■ lui paraît caractéristique, or elle se retrouvait dans les parlers français : froiuni, dromi. En outre le créole de la Guyane a torné, parsou (paresseux), carqiiiyé (écarquiller), etc., où il n'y a nulle trace de métathèse (p. 19). Sont-ce des calques postérieurs et plus fidèles du français ? Peut-être, mais comment ont-ils été possibles ?

L disparaît dans les finales hle : sabe (sable), nobe (noble). C'est là un phénomène fréquent à Paris même. En outre 6/ est si peu étranger au créole qu'il dit bligé (obliger), blé (bleu), etc. (p. 21).

H initial passe au /• dans raiite (haut), ralii (haïr). Mais l'auteur constate lui-même que le h initial se trouve dans les idiomes africains. Il reste vrai pourtant qu'à la Martinique par exemple haut > vaut (ro), haïr > î-aï. R intervient dans les hiatus : Léonie > Leronie, cf. Raroul (p. 21).

Passons aux aphérèses. — Dans les langues de la Guinée, le verbe, dit-on, se tire du nom en retranchant comme un augment la première syllabe : aferre (honte) ; ferre (avoir honte), ofo (perte), fo (être perdu). De même en Guyane trappe (attraper), ^oyé (envoyer) (p. 23-24).

Le rapprochement est intéressant. Pourtant il n'est nullement certain que le rapport entre verbe et nom soit cause de ces aphérèses. Il n'en serait ainsi que si écarté était le nom et carte le verbe, ce qui n'a pas lieu. La syllabe initiale se retranche dans lun comme dans l'autre : comparez gniame (igname), bâtis (abatis), bitachon (habitation) qui sont des noms (p. 23).

Prosthèses. — Il y en a en grand nombre : une lamode (une mode), so lakyo (sa queue) (p. 25). L'article n'existant pas pour les nègres, ils ont multiplié les erreurs du genre de celles qui ont fait dire aux Français : le lendemain (pour l'endemain), et en parler populaire le levier (pour l'évier), voilà tout.

Même observation sur l'addition d'une devant les mots à initiale vocalique. C'est l's de liaison après les articles : Zaute zaff'è (vos affaiÇres). Cf. zongue (ongles), zorej (oreilles). On peut ici conclure

1. « Quant aux transformations de sons, elles ont beau être nombreuses, on reconnaît vite du français dans le créole. L'iotacisme y règne presque autant que dans le grec moderne : e féminin, ut, u deviennent i. 11 est probable que les sons du français que le nègre n'a pu reproduire manquaient dans sa langue. L'influence des langues nègres s'est arrêtée là ; elle n'ont introduit aucun mot, que je sache, ni implanté aucun nouveau son ; elles ont simplement supprimé ceux qu'elles ignoraient pour les remplacer par d'autres plus ou moins analogues : e muet par i, ui, par i, j par z, ch par c, etc. » (Bos, dans Rom., t. IX, 1880, p. 377).

à coup sûr, après avoir considéré que même les prépositions s'agglutinent : to danhois (ta forêt), enba (sous) (p. 26). La lecture nous a habitués à séparer les mots ; le parler pousse à les unir, comme le prouvent certains écrits populaires.

Morphologie. — Ici les rapprochements semblent plus fondés. Le créole guyanais ne connaît point de genre. Les langues de la Guinée n'en ont pas'.

Point de forme non plus pour le nombre. Quand il y a nécessité de le marquer, on ajoute le pronom de la troisième personne yé : fré (frère), fré-yé (frères) (p. 29).

11 est remarquable qu'en langue ewe, note Adam, on ajoute de même o pronom de la troisième personne : dola (messager), dola o (messagers) (ib.).

Si les démonstratifs sont tout français : ça, là : ça ouomme la (cet homme), ça la (celui-là) (p. 31) ; si les personnels de même sont les nôtres au cas objet mo, nous, yé (moi, nous, eux), les possessifs n'existent pas et sont remplacés par les personnels : yê papa (son père, le père d'eux). 11 est intéressant de constater que la même chose a lieu dans des langues nègres (p. 32-33).

La conjugaison, dans le guyanais, comme dans les autres créoles, est réduite. Elle ne connaît aucune distinction de nombre ou de personnes, sauf par les pronoms mo, to, etc : mo i\'è, etc. (p. 40). Elle n'a pas de subjonctif.

„,, , , (Un impératif^ , „ -, . . ^ •

Elle possede<^- . ,: . .„ > de lorme identique : ué? (vois, voir). ^ ^Un inhnitif ) m V ' y

A l'indicatif les temps sont assez nombreux et variés :

Le guyanais a un passé, encore de même forme : mo, to, li, ta ivè.

Un présent passé : i7io wè.

Un futur : mo wa wè (je vais voir).

Un autre présent (absolu) : mo ca n'è(je vois en ce moment).

Un passé (plus que parfait) : mo té wè (p. 40).

La comparaison avec une langue guinéenne, l'odichi, montrerait,

1. Il n'est pas très remarquable que la différence de genre, laquelle ne correspond que rarement à des différences sexuelles, — et là elle se marque autrement que par un changement de forme : coq ; poule ; homme ; femme, — ait été peu saisissable.

Quant aux nombres, sauf exceptions, ils ne se marquent pas en français dans la forme du nom : homme ou hommes, chien et chiens ne diffèrent en rien dans la prononciation.

A la Martinique, quand il faut marquer le genre, on dit mâle o\i femelle, papa ou maman : maman cochon (= truie), mâle macaque (= singe).

paraît-il, une réduction toute semblable des modes et des temps, et la même façon d'en former \

D'autres analogies sont importantes à retenir.

En Guinée le verbe correspondant à aç>oir n'est pas passé à l'état d'auxiliaire. Il n'y a pas d'auxiliaire ai^oir en guyanais (p. 46). La similitude est donc grande.

En revanche, pour être, aucune analogie. Les parlers de Guinée possèdent plusieurs verbes qui en font fonction. Le guyanais n'en a pas': il emploie le démonstratifs : ous ça sodat (vous êtes soldat) (p. 47).

La réduction la plus surprenante est celle des personnes et des nombres ; le français n'en donnait-il pas le modèle dans mange (màj), commun à quatre personnes sur six, sans parler des confusions paysannes : is mangeons (i màjô).

Pour la perte du passif, on serait porté aussi à croire que l'exemple du français a pu servir aussi bien que celui du guinéen, étant donné ce qui reste du passif dans notre langue. Mais nous avons au moins une construction approchante : le rocher est battu des vents. L'ab-

1. Notons, pour permettre une comparaison, dans le créole mauricien :

Infinitif: manzé (manger) ;

Impératif : manzé (mange) ;

Pas de subjonctif.

A l'indicatif:

un présent : mo manzé ;

un présent duratif : mo après manzé (je suis après manger, en train de manger) ; un passé : mo té manzé (je mangeai, j'ai mangé, je mangeais) ; un passé accompli : mo fine manzé (j'ai fini de manger) ; un passé duratif : mo té après manzé (j'étais en train de manger) ; un plus-que-parfait antérieur : mo lé fine manzé (j'avais, j'eus mangé) ; un passé récent : mo féqiie manzé (je ne fais que manger, je viens de manger) ; un futur ordinaire : mo va manzé (je vais manger) ; un futur prochain : mo pour manzé (je vais manger) ; uu futur antérieur et accompli : mo va fine manzé (j'aurai mangé).

Au conditionnel :

un présent : mo té va manzé (je mangerais) : un passé : mo té va fine manzé (j'aurais mangé) ; un passé récent : mo té va féque manzé (je n'aurais fait que manger).

Le D' Bos exagérait donc singulièrement quand il disait : « Conjugaison. — C'est ici où le créole a le plus mutilé le français. Ces distinctions de temps, de modes, de personnes, étaient trop délicates pour l'esprit borné du nègre. Il a procédé radicalement, et de tous ces temps, présent, passé, futur, de tous ces modes, indicatif, subjonctif, etc., il n'a gardé que l'infinitif, sorte de thème exprimant l'action sans indication de temps ou de mode. On comprend aisément à quel vague, à quelle indécision est réduit le discours, puisque moa vini dans Ion lakaze, veut aussi bien signifier : je viens dans ta maison, que : je viendrai dans ta maison ».

Pourtant, au milieu de cette pénurie, le créole a su créer un temps : le passé, en faisant précéder du mot fini (finir) le verbe exprimant l'action ; ainsi moa fini aie baza (je suis allé au marché) ; moa fini travaïé (j'ai travaillé) ; moa fini broçé çambe (j'ai fait la chambre). Si le créole a su se faire un passé, comme les langues néo-latines un futur, il en est resté là (A'oies sur le créole qu'on parle à Vile Maurice, dans Remania, t. IX, 1880, pp. oTl et oTo).

i. Le mauricien, le martiniquais non plus.

sence du verbe être en créole empêchait ce tour d'exister. On tournait par l'actif : je ca troumenté mo (ils = on) me tourmentent (je suis tourmenté) (p. 45) \

Syntaxe. — Elle se réduit presque à rien. Les rapports, que le Français le plus ignorant marque dans son parler ne sont pas indiqués expressément. Au lieu de le coin de la chambre, ou bien il dit à son voisin, on fait succéder les mots sans aucun mot-outil qui les rattache : couin chambe~, li di so çoèsin. Il en est ainsi dans les langues de Guinée.

Sans vouloir faire ici la critique d'une étude très méritoire, rappelons qu'il ne suffit pas en bonne méthode d'apporter des analogies, prises une fois à une langue de Guinée, une fois à une autre, pour expliquer les faits positifs ou négatifs d'un même parler.

D'autre part les faits linguistiques devraient être appuyés de faits sociologiques correspondants. Il faudrait savoir, et nous ne le saurons jamais, si les noirs importés appartenaient aux peuplades qui parlaient la langue qu'on invoque.

Ce qui aiderait singulièrement à trancher la question, ce serait des éludes comparatives. Supposons aux Antilles des faits a, b, c, d, dont l'origine est attribuée à l'influence d'une langue G de Guinée. Si l on retrouve un ou plusieurs de ces faits dans le créole de la Réunion, où les esclaves sont en général venus d'ailleurs, je veux dire de pays d'Afrique, dont les noirs parlaient une langue diflerente de G, disons B, deux hypothèses peuvent être envisagées. Ou bien B présente le fait ainsi que G. Rien à tirer alors de la confrontation. Ou bien B ne le présente pas. L'influence de G en ce cas sera à considérer. En étendant l'observation à d'autres faits b, c, etc., on aurait des chances d'apercevoir quelque chose de la vérité.

En somme il y a dans le travail d'Adam, si consciencieux qu'il ait été, des faits caractérisés d'auto-suggestion, nous en avons déjà indiqué quelques-uns. Quelle influence africaine y a-t-il lieu d'invoquer pour expliquer Taffirmation négative mo té pas wë (je n'avais pas vu) (p. 44). Le français parlé du xviii* siècle commençait à dire : je t'açais pas vu, et comment a-t-on pu dire : a C'est évidemment sous l'empire de leurs habitudes guinéennes que les nègres ont modifié la conjugaison négative française, caractérisée par la préposition de « ne » et la postposition de (x pas « (p. 4o)^?

1. A la Martinique, même tour par l'actif: ijanon moiit aiinain moin (<jasù enwè èmè mwè) = Je suis aimée de mon fils.

Page 1