‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 290 sur 330 · LE TRAITÉ DE PARIS H · texte numérisé non relu

LE TRAITÉ DE PARIS H

La situation resta d'abord confuse, car Ulloa n'effectua en 1767 qu'un semblant de prise de possession, de sorte qu'Aubry pouvait écrire qu'il commandait pour le Roi de France et en même temps qu'il gouvernait pou;* le Roi d'Espagne.

Sur les cinq mille quatre cent cinquante-deux habitants de La Nouvelle-Orléans, il y avait nombre d'Allemands et six cents réfugiés acadiens. Ces derniers jouaient vraiment de malheur. Une rébellion se produisit en octobre 1768, appuyée par des Allemands et des Acadiens. Ulloa dut fuir en hâte.

On en appela à la France. Certains parlaient de fonder une république indépendante. L'Espagne envoya une expédition, qui fusilla, à l'espagnole ; puis, faute de pouvoir faire mieux, les Espagnols maintinrent les lois françaises et le Conseil Supérieur, composé surtout de Français.

Après avoir interdit tout commerce extérieur, sauf avec l'Espagne, on revint de cet exclusivisme, et, paradoxe singulier, l'essor économique de la Louisiane, qui avait tant tardé, commença, troublé, mais non arrêté par la guerre anglo-américaine.

Conclusions. — Comme on en peut juger par ce résumé qu'il était inutile d'allonger, puisque les manuels les plus modestes exposent 1 histoire de ce lamentable avortenient, la France d'outre-mer était singulièrement réduite, par la perte, d'une part, de résultats déjà acquis, de l'autre, par une chute brusque du haut de grandes espérances. Il faudra cent ans pour voir renaître un Empire colonial français destiné à remplacer celui qui venait à peu près d'être anéanti dès son premier développement.

Les hommes du xviii^ siècle, quelque fiers qu'ils fussent de r « universalité » de la langue française, ne semblent pas avoir aperçu combien les événements que nous venons de retracer menaçaient son avenir.

Les uns se sont esclaflfés, les autres se sont indignés du mot de Choiseul, s'écriant : « J'ai gardé la Guadeloupe ! » Il vaudrait mieux le comprendre.

Si La Rochelle était ruinée par la perte du Canada ' ; si les bénéfices des transactions de la Compagnie des Indes avec les Indes, qui s'élevaient en 1760 à cinquante millions de livres en moyenne, tombèrent en 1768 à quinze millions; si la Chine qui rapportait vingt-deux millions n'en donna plus que trois, etc. ", les écono-

\. Déjà pendant la Guerre de Succession d'Espagne, le commerce français au Maroc était tombé à rien, les Hollandais et les Anglais l'avaient accaparé.

2. Voir en particulier II. Sce, Evolution commerciale et industrielle de la France sous

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mistes ont montré, chiffres en mains, la valeur de ce que la France conservait.

Dans une étude substantielle, solidement appuyée sur des faits positifs, Tramond a prouvé que, si le ministre avait des vues un peu courtes sur l'avenir, il connaissait du moins et jugeait sainement le présent.

Il ressort des documents que les Antilles représentaient une incomparable richesse, qui ne fit que s'accroître pendant la grande époque de 1763 à 1789, et que la France, malgré ses revers, demeurait une grande puissance coloniale, qu'on peut même se demander si elle n'était pas encore la première puissance coloniale du monde, avec un chiffre d'affaires total voisin de six cents millions, tandis que celui de l'Angleterre ne dépassait pas quatre cent cinquante. Ces îles, ajoute Tramond, auquel j'emprunte ces chiffres, étaient à cette époque, bien plus que le Continent américain, bien plus même que les Indes Orientales, la source de toute richesse et par elle de toute grandeur \

On comprend dans ces conditions que les contemporains n'aient pas prévu qu'elle était dépossédée d'un monde d'espérances, que les continents où elle avait pris pied et qui lui échappaient sans retour valaient infiniment mieux que ce qu'elle gardait.

On a ressassé le mot de Voltaire sur « les arpents de neige ». Peut-être n'a-t-il fait allusion, comme on l'a soutenu, qu'à une question de limites. Il n'en témoignait pas moins d'un défaut de perspicacité. Sa vraie faute fut autre, ce fut d'écrire à Choiseul, à la veille du traité de Paris : « Je crois que la France peut vivre sans Québec », et de prétendre que telle était l'opinion française*. Or à ce moment toutes les Chambres de Commerce protestaient contre l'abandon du Canada.

Mais cette erreur ne lui était nullement particulière. Le manque à gagner ne s'estime pas aussi facilement que les pertes réelles, surtout quand il ne s'agit que d'un lendemain encore enveloppé de brumes épaisses. Et puis les politiques considèrent les choses au jour le jour, quand ils ne sont pas des génies, voire quand ils le sont. L'exemple d'un Napoléon, qui, bien qu'il ait, à certains

l'Ancien Régime, pp. 232 et suiv., et Id., Esquisse d'une histoire économique de la France, pp. 325 et suiv.

1. Raynal, dont on peut accepter les chiffres comme terme de comparaison, évalue le produit total de tous les établissements des Indes Occidentales à deux cent soixante et un millions : quarante-trois millions pour les Espagnols, Danois, Hollandais, etc., quatre-vingt deux millious pour les Anglais, et cent vingt-six pour la France (Les Antilles, dans Hist. des Col., t. I, p. 502).

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