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CHAPITRE PREMIER CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

L'établissement d'un gouvernement et d'une administration étrangère n'était pas pour favoriser le développement ou même le maintien du français dans les pays que nous avions cédés. Néanmoins la destinée de notre langue n'y était pas close pour autant, l'événement le montra.

Les cas ont été fort dissemblables, suivant la force de résistance que l'implantation plus ou moins profonde de l'idiome pouvait présenter, suivant le nombre des francisants, leur cohésion, leur caractère, suivant enfin la pression qu'ils subirent.

Commençons par ce dernier point. Le traitement des pays passés à une autre domination fut singulièrement différent, selon les endroits. On a vu les conquérants déporter en masse les habitants, comme en Acadie. Si le but de ces violences n'était pas d'extirper la langue française, mais de briser des résistances à une propagande religieuse, de s'emparer d'établissements convoités et de postes importants, il n'en reste pas moins que la langue aussi était singulièrement menacée par cette politique.

Au rebours, il arriva que les nouveaux maîtres tinrent une conduite opposée. Soit indifférence, soit tolérance, ou bien tout de suite, ou bien après une période de tâtonnements, ils évitèrent les contraintes. Ainsi le français des habitants de l'Ile Maurice ne semble pas avoir plus inquiété les Anglais que celui des habitants des îles normandes.

Entre ces deux extrémités s'étagent des traitements et des attitudes très diverses. Entre l'oppression et la liberté, il y a place

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pour bien des tracasseries et des gênes. Malgré tout, même là où on usa de la plus large tolérance, il ne se pouvait guère qu'il ne résultât pas des conséquences fâcheuses pour l'idiome de la présence d'étrangers, de l'introduction de leurs lois, de leurs usages, des contacts perpétuels que leurs commerçants ne pouvaient man quer d'avoir avec les colons et les indigènes.

Pour expliquer la résistance qu'offrit le français, qui, sur certains points, fut victorieuse, il faut donc considérer les colons, leur habitat, leur genre de vie, leur nature intellectuelle et morale.

J'ai été frappé par les observations de Yolney. Il remarque, après avoir visité les pavs d'outre-mer, que soit les Anglais, soit les Hollandais, s'installaient à bonne distance les uns des autres, comme s'ils voulaient réserver à leurs habitations la possibilité d'un développement indéfini, que les Français au contraire se fixaient à proximité les uns des autres, de façon à pouvoir se visiter et s'entretenir.

« Les voisins font des visites ou en rendent ; voisiner et causer sont, pour des Français, un besoin d'habitude si impérieux, que sur toute la frontière de la Louisiane et du Canada l'on ne saurait citer un colon de cette nation, établi hors de la portée et de la vue d'un autre ; en plusieurs endroits, avant demandé à quelle distance était le colon le plus écarté : « il est dans le désert, me répondait- « on, avec les ours, à une lieue de toute habitation, sans açoir per- « sonne açec qui causer » '. Qui ne voit combien cette sociabilité a dû avoir d'influence sur la conservation et la transmission de la langue, instrument essentiel des relations.

D'autres questions se posent, qui concernent les dispositions même des colons. Volney donne des renseignements sur la colonie du Poste-Vincennes sur Ouabache et des colonies sur le Mississipi, où il était arrivé en août 1796^. « Le langage de ces Français, ditil, n'est pas un patois comme on me l'avait dit, mais un français passable, mêlé de beaucoup de termes et de locutions de soldat : cela devait être ainsi ; tous ces postes ayant été primitivement fondés ou habités en majeure partie par des troupes » ^

« Les Français, dit-il, à la réserve de trois ou quatre, ne savaient point l'anglais ; les Américains, presque en totalité, ne savaient guère plus de français (p. 397). Pour les Américains, leur abstention se comprend. Ils disaient à Volnev : « Ils [les Français] ne veulent pas apprendre notre langue ; et nous, qui sommes les

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