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CHAPITRE IV

Les Canadiens n'eurent pas à souffrir de brutalités semblables à celles qui frappèrent les Acadiens. Mais ils n'ont pas pour cela échappé à l'oppression. Après la défaite de la petite armée française et la capitulation de septembre ", une partie des habitants notables avaient émigré. C'est la faute que tant de nos Alsaciens et de nos Lorrains devaient commettre cent ans plus tard. Un certain nombre, les plus capables d'opposer une résistance à l'emprise étrangère, quittaient ainsi la lutte, et leur absence se fit bientôt sentir^.

La capitulation de Québec en 1759, celle de Montréal en 1760. ne contiennent pas un mot relatif à la langue. Mais, dans ce pays dévasté par la guerre et la banqueroute du papier-monnaie, où restaient environ soixante-cinq mille hommes de race et de langue françaises, les Anglais, qui plus tard montrèrent un peu partout leur aptitude à adapter empiriquement leur politique aux nécessités diverses, firent au début le rêve grossier de régner en maîtres absolus, et d'ajouter simplement à leurs colonies de l'Amérique du Nord de vastes contrées destinées à augmenter le développement politique et économique de la Grande-Bretagne « unam inter plures ». Après quelques années d'un régime militaire assez

1. Voir Montpetit (Edouard), Disc, de I\ûceplion à l'Acad. Rovale de langue et do lilt. fr. de Belgique, 15 mai 192i (Bull", t. III, no 3). Ce discours de mon Confrère, sous l'apparence d'une harangue rituelle, est une œuvre. Cf. Vattier, o. c, pp. 113 et suiv.

2. Un ouvrage vient de paraître, qui raconte cette lutte tout au long, avec beaucoup de précision et un art véritable, c'est celui de l'abbé Groulx : Le français au Canada (voir les chapitres ir, m et iv). Plusieurs pages sont émouvantes, elles le seraient plus encore, si l'auteur, qui s'attendrit avec raison sur la persécution dont furent victimes les soixante-dix mille malheureux Français catholiques, dcvcims sujet* anglais, avait eu un mot de pitié humaine ou de charité chrétienne à l'adresse du million de huguenots français que l'intolérance catholique avait alors jetés sur toutes les routes du monde. Mais apparemment cette intolérance là, exercée au nom de la « Vérité », n'est pas de l'intolérance. Le malheur de beaucoup des livres canadiens est de s'inspirer de cet esprit.

débonnaire, le Canada passa sous le régime de colonie de la Couronne, qui devait durer vingt-sept ans.

Désarmés, privés de toute participation au gouvernement, les Canadiens furent soumis aux lois anglaises, livrés à des fonctionnaires ignorants de leurs mœurs et de leur langue, sans parler des aventuriers. Le jury, précieuse institution, inconnue alors en France, eût pu leur être une garantie. Mais ils n'en firent partie que pour la forme '.

Il faut pourtant signaler que le gouverneur Murray tâchait d'adoucir certaines rigueurs. Dès 1764 put paraître la Gazette de Québec, en deux langues.

Bientôt d'autres adoucissements parurent opportuns. Le mécontentement soulevé dans les colonies anglaises, et qui allait les amener à se révolter, obligea l'Angleterre à relâcher un régime trop sévère. Yorke et de Grey présentèrent en 1766 un travail au Roi George III, où en particulier étaient mis en évidence les inconvénients d'une justice rendue en langue étrangère, et de tribunaux composés de gens qui ignoraient le français. Si ce projet ne fut pas adopté, d'autres furent mis en avant, et une commission spéciale, en 1770, examina les graves questions qui se posaient. L'avocat du roi, Marriot, proposa de tolérer en justice et en administration l'usage de la langue française. C'était le seul point du reste, où, par prudence, il conseillait de ménager les nouveaux conquis. Thurlow se montrait plus humain et plus pénétrant.

Ce ne sont pas ces consultations, ni les discussions qui suivirent, c'est la menace de soulèvement des colonies qui allaient devenir les « Etats-Unis » (1773) qui sauva le Canada. Une « Constitution w, — si on peut se servir de ce mot, — lui fut donnée en 1774, plus par crainte que par esprit de justice. C'est VActe de Québec'.

On sait la suite. La révolte des colonies anglaises offrait aux Canadiens une occasion unique de secouer le joug anglais. Un certain nombre d'entre eux le comprirent. Mais ni la noblesse, ni le clergé ne se souciaient d'aller au secours des Insurgents qui allaient proclamer la Déclaration des Droits. C'était la fin des tenures seigneuriales et des dîmes. D'autre part ces catholiques n'entrevoyaient qu'avec horreur l'idée d'entrer dans une confédération protestante. En vain le Congrès, qu'appuya Washington, leur prodigua les promesses. En vain d'Estaing, de son navire Le Languedoc,

\. La proclamation de Georges 111(7 octobre -1763) substitue les lois anglaises aux lois françaises. Les présidents des Tribunaux seront anglais.

2. L'Acte de Québec de 1774 annvila les mesures antérieures. Il fut sanctionné le 1" mai 1775. Il organisa une sorte d'autonomie dont nous ne pouvons pas exposer ici les conditions.

leur rappela leurs origines. Dans la guerre, les gentilshommes, en grande majorité, se portèrent du côté des Anglais. Lafayette, qui en vit un certain nombre, prisonniers à Boston, leur lança ces mots cinglants : « Vous vous êtes battus pour rester colons, au lieu de passer à l'indépendance, restez donc esclaves » '. Les Canadiens payèrent cher cette inertie. Après la guerre, la France ne revendiqua pas sa colonie, et ce n'est que peu à peu, et en marchandant, que les Anglais, ayant échappé à la menace d'une insurrection, lui accordèrent des libertés restreintes.

Pendant ces tristes années une campagne acharnée était menée contre la religion et la langue des anciens colons. On ne pouvait proscrire le catholicisme ; le recrutement du clergé fut du moins entravé de toutes manières. Les congrégations s'émiettaient. Les Jésuites furent dissous en 1773. Les Récollets, réduits aune poignée, ne pouvaient songer à continuer leur rôle d'éducateurs. Sans qu'elles fussent aussi durement frappées, la congrégation de Notre- Dame, les Ursulines voyaient leurs communautés squelettiques se réduire d'année en année. On pense dans ces conditions ce que devint l'enseignement. Les ressources étaient nulles ou à peu près, le personnel se trouvait réduit à rien. Il ne restait que la volonté -.

Si le français avait trouvé dans les écoles son seul appui, il était perdu. Mais nous avons dit nous-mêmes comment il avait triomphé des patois, il se maintint sous l'influence des mêmes forces. On ne lisait pas, on n'en avait ni le goût ni les moyens, mais on parlait, et toujours, bon gré mal gré, dans la langue traditionnelle. Le caractère tenace des Canadiens dut puissamment les servir dans cette résistance ; leur esprit de paysans traditionalistes également. Ils se raidirent et se serrèrent ^

L'âme de la résistance fut certainement ce qui restait du clergé*. La lutte qui se livra là-bas ressemJjle à d'autres luttes, ouvertes ou sourdes, où une religion sauve une langue, pendant que la langue contribue à perpétuer la religion ^ Il y en a des exemples ailleurs.

1. Voir Garneau, Hisl. Can., t. IL pp. 345-349, 367 et 383-384.

2. En 1770, une pétition avait été remise au gouverneur Carleton, demandant l'autorisation de faire venir de France six professeurs capables d'enseigner les hautes sciences. C'était presque une ironie et la demande fut rejetée, naturellement (Voir abbé Groulx, o. c, p. 77).

3. L'abbé Groulx cite la lettre d'une Canadienne de famille noble, qui, vers 1780, écrit à son fils, étudiant au Séminaire de Québec : « Comprends bien, mon fils, que nous resterons Français, à la condition d'être supérieurs à ces brutes d'Anglais qui veulent être nos maîtres « (p. 76).

4. Voir là-dessus les pages éloquentes de l'abbé Groulx (cli. iv).

o. Je ne dirai pas qu'on avoue ces idées au Canada, on les proclame. L'abbé Groulx, qui les adopte lui-même, cite (p. 213) l'ancien évêque d'Haileybury, cvêque d'un diocèse mixte, qui dit : « Quoi qu'on puisse dire ou penser, nous qui connaissons la

Il n'est que de penser à la situation des Juifs après la dispersion.

Mais, comme il est naturel, de grandes différences se présentent entre les cas. La première observation qui s'impose à propos du Canada, c'est que le français n'était pas à proprementparler la langue religieuse, puisque là, comme dans presque tous les pays catholiques, le culte et le rite étaient latins. Ce n'était là qu'un inconvénient, non un obstacle.

Avec un zèle qu'expliquent les intérêts enjeu, le clergé canadien s'appliquait à fermer la porte aux idées « hérétiques » des Anglais et des Américains. 11 ne pouvait interdire la langue anglaise : il s'appliqua à renforcer l'attachement que le peuple canadien pouvait portera son idiome héréditaire. Ce dont la langue avait le plus souffert après 1763, c'était de l'introduction des lois anglaises et des juges anglais. Les lois civiles françaises, celles qui réglaient les questions de propriété en particulier, étaient maintenues. Il est évident qu'elles ne pouvaient s'appliquer, qu'on le voulût ou non, qu'à condition d'avoir des juges et des officiers de justice sachant lire des écrits français, et capables de suivre des débats en française Peu à peu l'Angleterre acceptait que, dans les tribunaux, sinon tous les juges, du moins certains d'entre eux fussent de langue française.

Restait la question des Eglises et des Ecoles. La première était réglée. Quelle que fut l'intolérance protestante, les nouveaux maîtres ne pouvaient songera interdire prédications et catéchismes en français, dans un semblable pays. Tous les germes de liberté future étaient dans ces droits essentiels. Un Canada de langue française avait des chances de survivre. En vain, en 1789, un Comité nommé par le Conseil législatif proposait d'établir :

1" Des écoles élémentaires gratuites dans toutes les paroisses ;

2° Des écoles de comté, également gratuites, où l'on enseignerait la tenue des livres, la grammaire, la navigation, le jaugeage, l'arpentage et les mathématiques appliquées ;

3° Une université pour l'enseignement des sciences et des arts

mentalité de notre peuple, maintenons que la langue française est, pour les Canadiens français qui vivent en Amérique, la sauvegarde de la foi. C'est une protection contre les infiltrations du protestantisme qui s'étale chez nous en anglais, une protection contre la plaie des mariages mixtes qui donnent à l'hérésie ou à l'indifférence religieuse l'aflVeux pourcentage d'au moins quatre-vingt-dix pour cent ».

1. « Au début de la conquête, dit Vattier (Ment. Can., p. 112-H3), aucune limitation ne pouvait être imposée aux Canadiens français à propos de leur langue, car ils ignoraient tous l'anglais. C'est pourquoi le gouvernement avait fait venir des Suisses pour l'aider dans sa tâche. Les registres des tribunaux, notamment, étaient rédigés presque exclusivement en français. Par exemple, sur les 81 arrêts rendus à Montréal du 21 novembre 1763 au 21 juillet 1764, 3 au plus furent écrits eu anglais « (une des deux parties étant anglaise).

libéraux, laquelle serait dirigée par un conseil composé des juges, des évêques, catholiques et protestants (89), et de seize ou vingt citoyens notables, se renouvelant à la majorité des voix ^ Ce projet suspect, inspiré par l'évèque anglican IngHs, ne fut pas adopté. L'évêque de Québec, Jean Fr. Hubert, réussit à le faire écarter".

En 1791 la victoire de la constance était décidée. Les colons obtenaient de former parmi les provinces anglaises une province distincte, une sorte de petit Etat français, doté d'institutions parlementaires, où le bilinguisme était admis.

11 faut ajouter que l'avenir tout entier se dessinait en même temps sous l'influence des événements d'Europe. La France, en pleine Révolution, était devenue un foyer d'idées dangereuses.

Les prêtres et les congrégations n'en laissèrent filtrer que ce qui ne pouvait pas être arrêté par la censure et les menaces adressées aux curiosités coupables.

Cette politique n'a pas encore cessé. Il s'agit d'amener ces Français séparés à parler comme à Paris, mais à penser et à sentir tout autrement. Œuvre paradoxale, s'il en fut, et qui a pourtant réussi, les faits l'ont prouvé. Il faut marquer, j'en ai le devoir et le droit, ce que la théocratie canadienne a fait exactement. Elle a sauvé outremer la langue française et ruiné l'esprit français, sous la forme qu'il a prise depuis la Révolution.

1. Garneau, Hist. Can., t. II, p. 445. L'abbé Groulx juge avec une sévérité qui se comprend ces projets d'école neutre, que l'Eglise a toujours combattus (o. c. , pp. o4-o6).

Sur !a discussion qui s'engagea au premier Parlement canadien au sujet de la langue (1790), voir Vattier, o. c, p. 113.

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