‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 298 sur 330 · CHAPITRE PREMIER LES ÉTABLISSEMENTS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LES ÉTABLISSEMENTS

Avant-propos. — Nombreux sont les Français qui sont allés, depuis le xvi* siècle, chercher fortune ou sûreté en Afrique et en Amérique, dans des pays qui n'ont jamais fait partie ni directement ni indirectement de notre domaine colonial, dont plusieurs pourtant ont failli lui être incorporés. La piété ou la curiosité ont poussé nombre d'érudits ou français ou étrangers à chercher les vestiges qu'ont pu laisser ces hardis pionniers. Théoriquement l'historien de la langue ne peut passer sans jeter un regard sur ces aventures. Je ne voudrais en donner ici qu'une ou deux preuves.

Après que les Espagnols eurent massacré les Français établis par Ribaut et détruit leurs pauvres cabanes (136o), il semblait qu'aucune trace ne dût rester du court séjour de nos compatriotes dans la Caroline du Sud. Et pourtant, quand un vengeur se présenta et qu'une expédition commandée par Dominique de Gourgues s'apprêta à débarquer, les Indiens voulurent savoir en présence de qui ils se trouvaient ; le cacique Saturiova demanda par son truchement Pierre Faleze, « natif du Able de Grâce », que, pour se faire reconnaître, les nouveaux arrivants lui fissent entendre « un Psalme ». Les Huguenots entonnèrent le psaume de Marot :

Revenge-moy, prens la querelle....

Sur quoi leur qualité de Français fut établie. Ceci semble indiquer que les Indiens avaient retenu quelque chose des psaumes antérieu-

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rement entendus, assez tout au moins pour distinguer du français de l'espagnol '.

L'historien qui a reproduit ce récit poursuit en disant que des Français, au nombre de six, traversèrent monts et forêts, et, recommandés par Saturiova, allèrent s'établir dans la province de Matique, à Akoucha. Ils y enseignèrent comme de véritables missionnaires, si bien que des mots français relatifs à la religion : Dieu, paradis, enfer, d'autres encore: oui, non, ami, terre, soleil, etc., demeurèrent plus d'un siècle en usage dans la province de Bemarin.

On comprendra que, dans un livre général comme celui-ci, nous n'ayons pu nous attacher qu'aux faits les plus importants et que nous en parlions très brièvement.

Nous avions été tentés de diviser pour la clarté cet exposé en deux parties, correspondant à deux phases, dont chacune aurait pour point de départ un des deux crimes : l'un la Saint-Barthélémy, l'autre la Révocation de l'Edit de Nantes. Mais cette division aurait pour effet de laisser croire que seuls les Huguenots ont tenté des aventures coloniales, et cela serait fâcheux, car, quelque grand que soit leur rôle, ils n'ont pas tout fait ; d'autre part le mouvement d'émigration ne fut pas seulement une fuite devant le massacre et la persécution. Aie considérer ainsi, on fausserait le caractère des premiers colons qui s'en allèrent, encouragés par l'amiral de Goligny, et qui étaient des émigrés, non des Réfugiés ; on ôterait ainsi à leurs entreprises leur caractère économique et commercial. Il faut se souvenir des indications du vieux De Thou, qui a marqué quelques-uns des divers buts qu'on se proposait: On voyait là le moyen d' « étendre la gloire du nom français, et d'affaiblir les forces des ennemis qui tiraient de ces contrées de puissants secours pour faire la guerre », enfin on pensait qu'on établirait « un commerce public et commun à toutes les nations » ^.

Les réserves qui précèdent une fois faites, il faut cependant noter l'importance de la funeste boucherie du 24 août 1572. Après ce massacre, l'exode des Huguenots commença pour ne plus cesser. Un moment, sous Henri IV, ils respirèrent. Mais l'Edit de Nantes

1. YoiT Hist. mémorable de la reprise de l'isle de la Floride..., in-8° (1568). BibL Maz., Rés. BoSS^, n" 13, et La Roncière, La Floride, Âppend., p. 121-1"22.

Le récit de Baird est un peu différent : « Longtemps après la dissolution de la colonie de Laudonnière, dit-il (p. 38), les Européens, croisant sur la côte ou abordant sur le rivage, étaient salués par quelque verset d'un psaume français bizarrement rendu par des voix indiennes dans des accords appris du soldat calviniste en patrouille ou du batelier manœuvrant son aviron sur le fleuve «. — Le Challcux, qui rapporte ce fait, indique les psaumes Du fond de ma pensée et Bienlieureux est quiconque sert à Dieu volontiers.

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