Ghin., 0. c, p
LES RÉFUGIÉS SE METTENT À L'ANGLAIS il81
le ministre de l'Eglise tint une pension, comme il y en a eu tant en Europe, où des enfants venaient à la fois se former au français et à la politesse. C'est chez lui que Gouverneur Morris reçut cette éducation qui assufa plus tard son succès à Paris'.
On signale, en plein xviii* siècle, dans la même localité, une école de jeunes filles où s'alliaient curieusement principes de foi et jeux de courtoisie, enseignés en français^.
Il est donc certain que la conversion ne se fit pas en un jour ni même en plusieurs années^. Mais elle était fatale. Qu'ensuive dans Baird l'histoire des filles de Gabriel Bernon, on les voit se marier presque toutes avec des personnes qui portent des noms anglais \ Si les choses n'allèrent pas plus vite, c'est que dans les communautés n'existaient ni église, ni école anglaise, ni presse. Seules les communications orales purent habituer à comprendre et à répéter des phrases anglaises.
Sans avoir de renseignements, on ne s'aventure guère, en considérant que le passage à la pratique de l'anglais eut lieu d'abord dans les villes, comme Boston ou New York '.
Causes de la victoire de l'anglais. — L'anglais devait vaincre, nécessairement. Les petites colonies françaises, à peu près complètement isolées de la mère patrie, isolées aussi les unes des autres, et ne formant nulle part un groupe compact, capable de se suflTire à lui-même, ne pouvaient offrir qu'une résistance temporaire.
L'ambiance, les nécessités résultant des affaires quotidiennes de toutes sortes, administratives, commerciales, communes ou parti-
1. Ghin., 0. c, p. 17(3. Testard fut ensuite professeur de français à King's Collège, aujourd'hui Columbia University.
2. Chinard(i6., p. 17o-l 76), a cité d'après Mrs. Helen Evertson Smith (^Colonial days and ways..., p. 148), un curieux échantillon de cette pédagogie :
« La main, la main jolie, petite,
Pour les amis, pour les amis
Le front, le front, le noble front
Pour les pères et les frères.
La joue, la joue, la rougeante joue
Pour les douces sœurs et les mères.
La bouche, la bouche si ravissante,
Pour les maris, mais seulement les maris... ».
3. On nous a donné à ce sujet quelques précisions. Ainsi, en 1711, d'après le Révérend Hasell, en Nouvelle-Caroline du Sud, les enfants des Réfugiés pouvaient suivre l'office en anglais (Chin., o. c, p. "201), et l'arrivée des Réfugiés venus de Suisse, en 1731, n'y changea rien. En 1755, l'assimilation était définitive et on put fermer l'église française. A New Rochelle, depuis 1713, l'anglais gagnait rapidement. En 1738, le français put être considéré comme éteint.
4. Esther épouse en 1713 : Adam Povell ; Sarah : Benjamin Whipple ; Jeane : Col. Coddington ; Suzanne : Joseph Crawford ; ^lary : Gideon Crawford.
5. L'église française de Boston mourut d'inanition en 1748 (Baird, o. c, p. 475).
culières, contraignaient bon gré mal gré les colons français à apprendre la langue du pays.
Faut-il considérer que certains avaient pris en haine l'idiome du roi persécuteur, du papisme et de l'idolâtrie? On nous cite de ces forcenés, comme Legaré, qui, dans sa haine de prophète apocalyptique, ne dit jamais et ne fit jamais apprendre un mot de français à ses enfants, pour qu'ils n'eussent pas la tentation de retourner dans ce pavs de malheur, où le sang d'Abel criait vengeance vers Dieu K Je crois que, malgré le fanatisme des haines religieuses, qui emplissait les âmes dans ces époques de violence, pareilles exaspérations étaient rares. La masse vraisemblablement n'abjurait pas le français, elle l'abandonnait, faute de pouvoir le conserver.
Cette langue, si précieuse aux Réfugiés d'Europe, qui en faisaient commerce et marchandise, n'était en effet à ceux qui habitaient l'Amérique d'aucun avantage. Elle était une gêne, jamais un profit. Tout comme les missionnaires catholiques, les pasteurs faisaient aux Peaux-Rouges des prêches en leur langue".
Ajoutons que ce qui les attachait au parler natal, ce n'était point ces liens presque indestructibles qui l'ont fait vivre si longtemps dans des milieux plus cultivés. La plupart de ces ouvriers de la terre ou des métiers étaient sans culture intellectuelle. L'idiome n'était pas la forme même de leur âme, ou du moins n'était que la forme d'une âme fruste, dont les pensées ou les sentiments pouvaient prendre sans peine une autre expression. C'était une commodité, une habitude, rien de plus, car, pour les jeunes générations, elle ne se rattachait à aucun souvenir.
11 convient pourtant de mettre à part les sentiments religieux. Le calvinisme, en faisant du français la langue de la foi, du culte, des prières, des méditations, lui avait donné dans les cœurs un fondement solide, le plus solide peut-être qu'elle pût avoir. Aussi vécutil longtemps encore dans cette fonction. Nous en avons plusieurs témoignages. Mrs. Smith, dans un livre publié en 1900, raconte avoir entendu sa propre grand'mère chanter d'une voix cassée :
Quiconque espère au Dieu vivant Jamais ne périra ^
Dans certaines églises, comme à Charleston (Charlestown), où l'église huguenote persista, l'usage du français se maintint, jusqu'en 1828, nous dit-on *.