LES RÉFUGIÉS SE METTENT A L'ANGLAIS
Il est fort possible qu'ailleurs beaucoup de ceux qui ne savaient plus que l'anglais, et allaient assister h un service en anglais le dimanche, entonnaient en sortant quelque psaume appris des aïeux, peut-être sans le comprendre bien exactement. Gela ne suffisait pal pour assurer au français une survie, encore moins une force d'expansion.
Il semble que les événements qui suivirent l'annexion du Canada français à l'Empire britannique eussent dû faire disparaître dans la Nouvelle-Angleterre craintes et rancunes, fondées ou non. Etablie au Nord, la France était l'ennemie. Mais rien après 1763 ne pouvait plus venir du pays voisin qui menaçât le développement politique, religieux, économique des colonies anglaises. Après l'intervention décisive de la France dans la guerre de l'Indépendance, il semblait même qu'une attention sympathique dût naître et effacer les préjugés qui pouvaient exister contre la France, sa culture et sa langue. D'après tout ce qu'on peut observer il n'en a à peu près rien été.
A Boston. — A vrai dire nous manquons d'un ouvrage d'ensemble sur ce sujet. Boston seul, à ma connaissance, a été étudié'.
Les protestants français établis à Boston avaient formé dans les premières années du xviii* siècle une colonie de commerçants en excellentes relations avec le gouvernement anglais. Ils étaient peu nombreux, et bientôt les enfants, instruits en anglais et élevés souvent dans la haine de la France, allèrent tout naturellement aux églises américaines. Par ailleurs, l'émigration s'était ralentie. En sorte que le jour vint où le pasteur Lemercier, qui prêchait en français et avait écrit une brochure sur la langue française qu'il a peut-être enseignée, se trouva réduit, faute d'ouailles, à vendre son église ".
En 1750 il semblait que l'élément français fût complètement absorbé. Dans ces conditions les Réfugiés n'ont fait connaître aux gens de Boston ni le caractère de leur pays d'origine ni la langue. Quand, plus tard, les régiments français apporteront leur soutien aux révoltés américains, ceux-ci montreront à leur égard la même
1. Voir Le Breton, The French in Boston in tlie eighleenth Century. "2. Id., 0. c, p. 17.
curiosité et la même défiance que s'ils n'avaient jamais vu un Français. Cependant un homme comme Pierre Faneuil, dont nous avons parlé, qui était devenu après la mort de son oncle André (1738) l'un des riches commerçants de la ville, devait donner bonne opinion de la classe moyenne de son pays. 11 avait gardé les manières de vivre françaises : il était bon vivant et gourmet ; en même temps il aimait les livres et en faisait venir de France \ Mais, pas plus que les autres Français, il n'a cherché à avoir de l'influence.
Toutefois les habitants de Boston, dont le caractère était essentiellement pratique — ainsi que le noteront plus tard les voyageurs français — avaient tout de suite apprécié l'utilité de la langue française : ils y voyaient un instrument capable de favoriser leur propagande. Ils firent venir des livres. Des brochures, imprimées en français à Boston, servirent à la diffusion des doctrines puritaines ".
Débuts de l'enseignement du français. — D'autre part le prestige de la langue française était parvenu à s'exercer jusque dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre. En 1720 déjà Thomas Blair avait publié un livre intitulé : Sonie Short and Easy Rides Teaching the True Pronunciation of tlie French Language. Le livre est dédié au président de Harvard Collège, et Blair, faisant valoir la portée de son travail, écrivait : « The language of Versailles is look'd upon as a distinguishing Ornament in ail the courts of Europe » '. Létude de la langue française était donc présentée comme un moyen de s'assimiler une civilisation plus raflinée que celle du
Mais il y avait à la diffusion de la culture française un obstacle moral insurmontable : il était d'ordre religieux. Le français représentait pour les puritains de la Nouvelle-Angleterre l'expression d'une pensée affligée d'étroitesse ou de relâchement moral, ou plus exactement des deux à la fois. On ne voulait point apprendre la langue parce qu'on ne voulait pas des idées françaises.
Si épisodique et rudimentaire qu'il fût, il y eut cependant à Boston dans la première moitié du xviii'^ siècle un enseignement du français. La nécessité où étaient les Réfugiés de gagner leur vie suffirait à l'expliquer. La tentative la plus remarquable fut celle de Louis Langloiserie. Il était canadien et avait été attaché à la famille du Gouverneur Burnet, qui, en 1728, s'installa àBoslon. C'est sans nul doute sous son influence que Burnet créa le French Club, société
\. Le Bret., o. c, p. lo.
2. Id., ib., p. 49. On n'en cite pas qui n'aient un caractère rclitirux.