‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 60 sur 330 · Voir Moser, pass. cité, p · texte numérisé non relu

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Mais qui n aperçoit combien cette manière de faire entraînerait de complications et même d'inintelligences ? Pour arriver à s'entendre et en même temps à ménager les susceptibilités, l'emploi d'une langue tierce s était imposé. Le latin, qui avait l'avantage d'être connu de tous, avait, pendant des siècles, paru convenir en tous points. H était la res niiUius ; d'autre part, étant mort, et fixé dans des formules faites, dont l'usage avait réglé le sens, il ne prêtait à aucune difficulté d'interprétation.

Comment arriva-t-il qu'il fut dépossédé ? Peut-être le fait que le Saint-Empire Germanique en avait fait sa langue lui fit-il tort. Langue impériale, il n'était plus tout à fait la langue neutre.

En outre et surtout, il n'était plus partout d'usage courant dans le monde qui fournissait les plénipotentiaires. Nous avons vu dans un volume précédent Villars se récuser, et demander, pour traiter en latin, les directions d'un recteur des Jésuites'. C'était peut-être un prétexte. Dans bien des cas, très réellement, les négociateurs ne se sentaient plus en état de rédiger des textes, où tout est souvent en nuances, avec la précision et l'habileté nécessaires. Mosera laissé paraître la différence qui séparait, à cet égard, les chefs de mission €t les « concipisten » ^ — traduisons librement les bureaux — détenteurs des protocoles et conservateurs de la tradition. Ceux-là retenaient, mais la vie finit toujours par venir à bout des routines.

Restait, puisque les langues vivantes allaient succéder, à choisir entre deux voies : ou bien chacun userait de sa langue, et on rédigerait les traités en plusieurs textes, tous faisant également foi, ou bien on s'en tiendrait à une langue commune.

Il ne manque pas, nous l'avons vu, d'exemples où on pratiqua le premier système. Il y a eu des traités bilingues, trilingues même^

Mais, en ce cas, il arrivait que chacun des textes était traduit en une langue qui nétait celle d'aucune des parties. Il y avait avan-

2. I, cil. 1, ^ 29, p. 32. En 4778, le D'' ^e\vton, auteur d'une Vie de Milton placée en tête du Paradis perdu, après avoir noté qu'il était secrétaire pour la rédaction des pièces en latin, ajoute : La république et Cromwell dédaignaient de payer aux souverains étrangers ce tribut, auquel ils s'étaient soumis eux-mêmes envers le roi de France, de traiter leurs affaires dans sa langue ; ils regardaient cet usage comme honteux e( avilissant, et, persuadés que ni eux ni aucune nation libre ne devait s'y conlormer, ils prirent cette noble résolution de n'adresser aucune lettre à des princes étrangers ni d'en recevoir de réponse, autrement que dans la langue latine commune à tous (dans Allou, Univ., p. 400).

Il faut toutefois tenir compte de la profession du protestataire. Il est secrétairerédacteur en latin. Il n'est pas impossible que des soucis analogues anx siens aient animé d'autres personnages dans leurs récriminations.

3. Le traité définitif entre l'Empereur et la France, conclu en 1738, si on le considère avec les Accessions, renferme du latin, du français, de l'espagnol et de l'italien (Moser, I, § 24, p. 27).

tage, évidemment, à en venir là tout de suite, et à traiter de prime abord en une langue tierce. Le Irançais s'offrait.

Il avait pour jouer ce rôle un mérite essentiel et qui le désignait, c'était sa clarté et surtout la précision de son lexique usuel ou technique, dont chaque mot était défini. De ce point de vue, aucune langue ne pouvait entrer en compétition avec lui. Ni le russe, ni l'allemand, ni l'anglais, ni le néerlandais, ni même l'italien ou l'espagnol n'avaient été l'objet d'une codification aussi minutieuse et aussi complète. En France les écrivains avaient achevé l'œuvre des lexicologues.

D'autre part, notre langue était étudiée et connue dans tous les pays. Rares étaient les ministres qui ne la possédaient point '.

Susceptibilités et késista^ces. — Chacun voulait et avait le droit de vouloir conserver à sa langue une égalité théorique avec le français, et de ne reconnaître au français aucune primauté.

Cette difficulté ne se présentait, à vrai dire, ou du moins n'était de nature à retenir les négociateurs et les princes qui les envovaient, que dans les cas où la France était en cause. Aussi voit-on des pays comme la Suède et la Russie, bien que la première fût très attachée au latin, traiter en française L'orgueil national n'était point engagé dans l'affaire.

Les choses n'allaient pas si aisément quand l'Angleterre, par exemple, ou l'Espagne, était partie aux traités. La politique française paraît avoir été, à cet égard, fort habile. Notre chancellerie prétendit et soutint avec opiniâtreté qu'elle n'était pas obligée, même en négociant avec l'Empire, de se servir du latin ^, mais partout on resta fidèle à la conduite tenue dès le xvii'' siècle : chacun

1. A La Haye, qui est le lieu de réunion des envoyés de presque toutes les Cours, on emploie dans les Affaires le français plus qu'aucune autre langue, et les ministres qui la possèdent, ne se servent d'aucune autre (Moser, [I, ch. 24, § 6, p. 409).

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