‹ Histoire de la langue française (volume 2)Chapitre 83 sur 330 · D'UNE LANGUE · texte numérisé non relu

D'UNE LANGUE

La propagation d'une langue dépend de causes intrinsèques et de causes extrinsèques. Parmi les premières il faut ranger « la nature de cette langue et les qualités du peuple qui la parle ».

Facilité. — La langue la plus facile à apprendre obtient la préférence, « supposant ...égales toutes autres considérations entre les nations qui communiquent entre elles. Pour mesurer cette facilité, il ne convient pas de s'en rapporter au nombre de mots. Une

1. Elle méritait de l'être, estime Dieudonné Thiébault, Souven., t. IV, p. 95. Son fils le futur général Thiébault, tout jeune encore, en entreprit une traduction, peut-ôtre à l'instigation de son père, qui revit son travail. Mais cette traduction ne parut jamais (Voir les Mém. du G' Baron Thiébault, t. I, p. 110).

2. Robelot y a ajouté des renseignements trôs intéressants sur la « propagation de la langue française » au moyen âge. Voir pp. 275 à 330.

Le « Précis de la Dissertation allemande de Schwab » est dans les Mém. fie l'Académie de Berlin, 1785, p. 371.

3. Ce titre est de Schwab lui-même. L'exposé va de la page 41 à la page 7.5.

Histoire de la langue française. VIII, 2. 55

langue au vocabulaire restreint, parce qu'elle serait pauvre en idées, ne pourrait entrer en concurrence avec d'autres plus riches*.

« L'effet du mélange heureux des voyelles et des consonnes » ne doit pas être négligé ; « la langue la plus douce, la plus coulante », a « le pas sur la plus dure » ^.

Cependant, la prononciation de chaque langue ayant ses difficultés, « l'avantage d'une prononciation plus ou moins facile n'influera presque pas... tant qu'il ne s'agira que de difficulté et non pas d'impossibilité » ^

Clarté. — « L'ordre et l'arrangement des mots » contribuent à faciliter l'intelligence d'une langue. Quoique certains grammairiens philosophes récents n'aient vu là que de vieilles « chimères », et aient considéré comme naturelle toute construction qui peint fidèlement les sentiments et les pensées, il est vraiment « naturel de placer les fondements avant l'édifice », donc « le sujet avant la modification, l'action avant l'objet et le but auquel elle se rapporte » ^.

Cette construction naturelle et ainsi qu'on pourrait l'appeler, peut-être avec plus de vérité, métaphysique, n'entrave en rien les constructions « particulières aux genres pathétique, pittoresque, euphonique » ^. Mais ces constructions ne sont pas ce qui importe aux nations qui « désirent uniquement un instrument commode de communication ». Il ne leur chaut pas qu'on puisse dans une autre langue, a ordonner des périodes plus élégantes, plus flatteuses à l'oreille » ^.

Avantage d'une langue formée. — Une langue non formée n'est qu'un instrument peu sûr, puisqu'elle est sujette aux changements. On préférera une langue où l'on sache ce qui est exact et ce qui ne l'est pas, ce qui est « noble ou trivial » ^ C'est par là que le grec a résisté au latin '\ que le « formel » du latin a triomphé du germanique et en Valaquie de l'esclavon^

La culture de la Nation. — Si en même temps que sa langue la nation est « plus polie et d'un esprit mieux cultivé », les chances

Ib.

P. 44, cf. n. 4.

Pp. 50-52.

de la langue s'en augmentent'. « La culture d'esprit d'une nation est naturellement liée avec la perfection de sa langue; elles ont une influence réciproque, et presque toujours l'une peut servir de mesure à l'autre ». Cependant... « chacun de ces avantages a une action distincte » ".

DiFFÉRE-NCE d'aGTION SUIVANT QUE LES PEUPLES SUR QUI ELLE s'eXERCE

ONT UNE CULTURE PLUS OU MOINS AVANCÉE. — Lcs « prérogatives » que donne la culture ont « peu de prix aux yeux de l'homme encore entièrement inculte » ^ Celui chez qui « la culture de l'esprit a déjà fait quelques progrès », « en recevra ... une impression profonde » — « Celui qui est parvenu au plus haut degré de la culture de l'esprit, ne s'abaissera pas jusqu'à apprendre la langue de la nation qui n'a parcouru que la moitié du chemin », c'est cette nation qui subira l'ascendant. Elle ne cherchera pas seulement à pouvoir entrer en communication avec le peuple supérieur, elle « s'appliquera... à l'étude avec ardeur, dans l'espérance de s'attirer par une civilisation semblable ... la considération qui y est attachée « ^.

La langue, LIÉE AUX IDÉES, RAFFINE LES SENTIMENTS ET l'eSPRIT.

Une multitude d'idées et de sentiments s'attachent à une langue raffinée. « Les sentimens d'humanité, gradués par un nombre infini de nuances ; celui, non moins varié, d'idées sur les convenances de la vie sociale, sur les agrémens de la société, sur la véritable politesse ; les sentimens du beau, du noble, du grand ; les notions de l'industrie et du luxe... ; les idées enfin des sciences et des beauxarts, sont parvenus au dernier période de leur développement, et trouvent dans sa langue, le nom qui leur est propre... » '.

La nation moins cultivée, mais « dont tous les efforts se dirigent vers un degré de civilisation plus parfaite, ne peut manquer de concevoir de l'attachement pour la langue étrangère, qui va tirer de leur engourdissement ses sens assoupis, et de leur obscurité ses conceptions encore environnées de ténèbres ; ce sera pour elle un puissant aiguillon pour apprendre cette langue » ". D'abord elle ne paraissait à la nation à qui on l'apporte qu' « un instrument de communication ; elle devient présentement, pour son esprit, une source de jouissances ; ainsi le désir d'apprendre la langue d'un

Page 1