EST-IL À PRÉSUMER QUE LA LANGUE FRANÇOISE CONSERVERA SA PRÉROGATIVE
Cette question se décompose, suivant Schwab, en celles-ci : <( Est-il vraisemblable qu'une des nations de l'Europe ait, un jour, une langue plus facile... plus perfectionnée », que « son esprit s'élève à un plus haut degré de culture », qu'elle « obtienne une prépondérance remarquable dans le système politique de l'Europe » ~ ?
Changes de l'espagnol. — La supériorité politique a produit en faveur de la langue espagnole ce qu'elle peut produire. Elle « trouvera toujours des obstacles dans sa position géographique et dans le caractère de ses habitans » ^.
Changes DE l'italien. — Cette langue « a déjà fait toute la fortune qu'elle pouvoit faire ». Même si la Péninsule « passoit sous la domination d'un seul (révolution à laquelle il n'y a aucune apparence), elle ne formeroit jamais qu' « un royaume d'une médiocre étendue ». La « douceur cependant delà langue italienne », la « belle littérature de la nation qui la parle, sa musique en feront une langue qui sera, longtemps encore, répandue dans toute l'Europe et qui y plaira universellement^ ».
Changes de l'anglais. — Cette langue est une des plus faciles. Point de formes pour les genres, avantage inexprimable ; aucun cas, sauf le génitif; un pluriel uniforme ; les verbes sont plus faciles à conjuguer qu'en français ; sa construction est presque aussi régulière que celle du français ; il est vrai que la pronon-
1. P. t37, cf. noie 52 où est cité Necker, à la fin de son éloge de Golbcrl. Suivant lui, un fil très délié unit les chefs-d'œuvres littéraires et les modes ; il les appelle « une sorte de convenance spirituelle et fugitive ».
ciation présente des diflTicultés, celle du français a aussi les siennes ; enfin « elle s'est perfectionnée entièrement au commencement du siècle présent » '.
Les forces de l'Angleterre. Littérature, sciences, luxe, richesse. — La « culture d'esprit du peuple anglois » a été portée très haut. La « nation rivale pouvoit en recevoir des leçons dans les sciences philosophiques et physiques, et dans la haute géométrie ». Sa littérature est arrivée à « toute la perfection dont elle étoit susceptible ». Sa prospérité l'a mise en état de donner « un degré surprenant de raffinement aux objets de luxe ». « Son commerce embrasse le monde entier ». Sa puissance a jeté l'étonnement en Europe pendant la guerre qui finit en 1763".
Avenir de l'anglais. — On a lu de l'anglais partout, cependant il n'est pas aussi en usage que le français et ne le sera jamais. 11 est difficile de déposséder les langues en usage ^
Fixité insuffisante. — L'anglais n'a point la « fermeté » du français. Les écrivains anglais « se sont réservé.. , la plus grande liberté ». Si c'est tant mieux pour la littérature anglaise, la langue y perd une qualité à laquelle on tient à l'étranger'.
Encore les sciences et la littérature chez les Anglais. — La culture des sciences s'est élevée chez les Anglais « à une hauteur prodigieuse ». En littérature ils ont eu « Shakespéar », Milton; mais ce qui décide de l'universalité d'une langue, c'est bien « ce goût ordinaire et qui plaît universellement ». Ils n'ont pas la richesse de la France en chefs-d'œuvre tragiques, comiques, en ouvrages d'amusement ''.
Culture de l'esprit de société en Angleterre. — L'Angleterre n'est pas aussi polie que la France. Son climat, la nature de son gouvernement lui « permettront-ils jamais de prendre cette nuance de politesse si favorable à la propagation d'une langue » ? L'orgueil d'un lord anglois peut trouver des admirateurs, forcer l'estime ; il n'attire pas comme la gaité sociable d'un Français, qui « le rendra toujours l'homme le plus aimable de la société » ^'.
La puissance anglaise. — Les richesses et la puissance de l'Angleterre lui ont donné un prestige dont la langue a profité. Il y a eu anglomanie en France même. Mais la jalousie des puissances maritimes ne lui permettra plus déjouer un aussi grand rôle. « Sa population est et restera inférieure à celle de la France >< '.
L'action du commerce anglais. — Son commerce est très étendu, mais ces « canaux de communication n'aboutissent guère qu'aux côtes ». (( La nation angloise ne pénètre pas dans le cœur des pays, comme la nation Françoise »^.
Rareté de l'émigration, — L'Anglais erre rarement en Europe, cherchant sa fortune hors de sa patrie. Le Français meurt souvent au service d'un peuple étranger. L'Anglais, qui juge son roi et son pays librement, n'en reste pas moins attaché à un homme qui a l'honneur d'être « à la tête de la nation britannique » ^
En Amérique. — En Amérique, la langue anglaise peut, « en suivant le rapport des accroissemens de la population de l'Amérique septentrionale, y acquérir un empire prodigieux » ^.
Chances de l'allemand. — L'Allemagne est « un grand empire bien peuplé ».
Deux princes tiennent le premier rang. « Sa position facilite sa communication », « ses habitans y sont portés par leur caractère ». La langue allemande se parle dans « la plus grande partie de la Suisse, dans une partie de la Lorraine, de l'Alsace et de beaucoup d'autres pays ». Elle est « la source des langues hollandoise, flamande, danoise et suédoise » ^.
Culture scientifique et littéraire. — La culture des Allemands dans les sciences est l'honneur éternel de la patrie*^.
Depuis 1740 « sa belle littérature a commencé à fleurir ». « C'est un objet plein de délices pour un Allemand, ce doit en être un d'étonnement pour l'étranger, de voir le génie allemand... s'élancer à pas de géant dans la carrière ».
La Messiade de Klopstock, les odes d'Utze et de Ramier, les idylles de Gessner, le Musarion de Wieland, le Nathan de Lessing