LE VOCABULAIRE
Les théories. — A une époque où la linguistique faisait, si j'ose dire, ses premiers pas, Victor Hugo ignore (ou méprise) cette science nouvelle, et s'en fie, pour les problèmes étymologiques, à son intuition. Il affirme .que « boulevard (boule-vert) est le même mot que
boa'ling'green)\ et il s'étonne de constater que «nous nous sommes donné boulingrin. Il est surprenant qu'un personnage grave comme le dictionnaire ait de ces luxes inutiles »i. II constate que «ce n'est pas sans une réelle analogie qu'une tour se nomme une douve, et l'on frappe quelquefois une tour d'un coup de mine comme une douve d'un coup de poinçon. La muraille se perce comme une bonde. C'est ce qui était arrivé à la Tourgue»^.
Il n'en est que plus remarquable de constater que Hugo, de façon générale, use des mots avec une maîtrise parfaite. Non seulement il les emploie avec leur sens véritable, mais il souligne, entre des termes voisins, des nuances délicates et précieuses.
Hugo et les synonymes. — « Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce ; elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot respectable ; car il semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable^. — Marins dit à M. Gillenormand :
— Monsieur, ayez pitié de moi.
Ce mot remua M. Gillenormand ; dit plus tôt, il l'eût attendri, mais il venait trop tard (Misérables, t. IV, p. 207).
Dans un cadre tragique (une ferme incendiée), Tellmarch voit tout à coup un amoncellement de cadavres : « Il n'avait encore aperçu que le terrible^ Vhorrible lui apparut» [Quatrevingt Treize, p. 86). — Dans la Préface philosophique des Misérables, Hugo affirme : « L'essentiel n'est pas qu'une histoire soit véritable, mais qu'elle soit vraie)) {Misérables, t. I, p. 11). — Hugo sait que le démoniaque est en butte à de
1. Homme qui rit, p. 272. — Il ajoute : a En amont de l'Effroc-Stone il y avait
un de ces vastes terrains vairues où l'herbe pousse, appelés autrefois en France cultures et mails, et en Angleterre bowling-greens. » — • Boulingrin représente bien bowling- green ; boulevard est le néerlandais bol\verk. — L'a. fr. coulure, culture, désigne une terre cultivée ; un mail est un gros maillet ; de l'instrument, qui sert à pousser une boule de buis, le nom est passé au jeu lui-même, puis à l'allée où l'on joue à ce jeu. Actuellement, le mot, là où il a été conservé, désigne une place publique. — Dans la même page, Hugo, en veine de découvertes, assimile Foxhall et Vaux-hall.
2. Quatrevingt Treize, p. 226. — Douve, terme de fortification, désigne « la paroi d'un fossé» (primitivement «un fossé», et plus précisément «un fossé plein d'eau»). — Dans cet exemple et dans les suivants, c'est moi qui souligne.