Pau, poteau [Note de Hugo
2. J'examine ici l'emploi des parlers locaux uniquement du point de vue littéraire. Voyez aussi le chapitre consacré aux bas-langages.
3. Sous le titre : Les Misérables de Victor Hugo, sur l'air de Fualdès (prix : 0,25), Joseph Lavergne a publié un Petit Dictionnaire initiant au beau langage tous les lecteurs de cet ouvrage.
— Voici, à titre de curiosité, les mots qui commencent par B : Ballader (promener). Battant (ventre), Bazar (maison), Becqueter (manger), Béguin (amour), Bénef (gain). Bitume (métier de fille), Bœuf (y perdre). Boule de son (pain bis). Braise (argent).
sûr qu'il y avait un nid là, sûr d'être en bonne fortune , avait fini
par se décider à monter» (/rf., t. II-III, p. 527).
Fortement coloré et d'une valeur expressive indiscutable, l'argot des malfaiteurs ne peut être employé qu'exceptionnellement, quand le romancier met en scène des milieux «spéciaux».
LA COULEUR DES TEMPS. — L'emploi d'un patois ou d'un argot fournit à la fois la couleur locale et la couleur sociale : seuls les gens de basse classe, dans les romans de Hugo, usent d'une langue autre que le français commun. La couleur des temps se présente d'une manière différente. Quand Victor Hugo évoque à nos yeux une séance à la Chambre des Lords {L'Homme gui rit, livre VIII, p. 441 et suiv.), il est obligé de recourir à un vocabulaire anglais, l'histoire de France ne lui offrant rien de similaire. Mais, de façon générale, l'Angleterre du xvii^ siècle est décrite avec des mots et des expressions de France^ : « une voiture de voyage, reconnaissable à sa loge de carrosse, qu'on
appellerait aujourd'hui cabriolet» (/rf., p. 335); «Les postillons
étaient vêtus du hoqueton royal» {Id., p. 443). D'autres vocables sont plus extraordinaires 2^: triveline (p. 252), chijjonie (p. 242), engastrimythe (p. S).
L'archaïsme est moins sensible dans les autres romans. Dans Les Travailleurs de la Mer (p. 172), par exemple, Hugo nous apprend qu'un louis n'est pas un napoléon (pour H. D. T., l'un et l'autre valait vingt francs). Il s'agit de l'achat d'un revolver, chose alors nouvelle :
— Voulez-vous cinq louis ?
— Non, six. Un par trou.
— Eh bien, six napoléons.
— Je veux six louis.
1. Il est nécessaire de distinguer, parmi les mots qui nous paraissent archaïques, ceux que Hugo estimait être « de la bonne vieille langue française ». Lacroix avait souligné sur une épreuve le mot récri (des habitants) ; Hugo proteste et maintient le mot (Alisérables, t. \', p. 321 ; il s'agit des travaux exécutés dans les égouts de Paris, « au grand récri des habitants »). Pour lui récri était donc encore « vivant ». Récri : ^ God., God. conip. ; Acad. 171)8, 1835, 1878 ; Conip. 1842 ; Littré, Supp., Add. ; H. D. T. — Est-ce un mot que Hugo a entendu dans les Hes anglo-normandes ?
2. Hugo prend soin d'expliquer en gastri mythe : « Ursus était ventriloque. On le voyait parler sans que sa bouche remuât. H copiait, à s'y méprendre, l'accent et la prononciation du premier venu ; il imitait les voix à croire entendre les personnes. A lui seul, il faisait le murmure d'une foule, ce qui lui donnait droit au litre d'engastrimythe. » — Engaslrimtjlhe : 0 Acad. 1835, 1878. — Est dans Boiste 1829 ; Acad. Comp. 1842 ; Littré ; H. D. T.
Chiffonie est traduit : « Ursus montrait à la foule sa chiffonie et disait : " En latin organistrum."» — Triveline est éclairé par le contexte : «Au moment où la triveline s'écartait, la foule massée devant la Green-Box ne voyait que du noir. »
De même : « [Dea] toucha ses vêtements.
L'esclavine, dit-elle. Le capingot. Il n'y a rien de changé. Tout est comme auparavant » {Id., p. 527). — • h'esclavine est un « vêtement velu à la mode slave » (Acad. Comp. 1842 ; Vieux langage). — Capingot : 0 Acad. 1835, 1878 ; Compl. 1842 ; Littré, Supp., Add. ; Larousse 1867 ; H. D. T.
— Vous n'êtes donc pas bonapartiste ? vous préférez un louis à un napoléon ? Parisien, dit Peaurouge, sourit.
— Napoléon vaut mieux, dit-il, mais Louis vaut jjIus.
— Six napoléons.
— Six louis. C'est pour moi une différence de vingt-quatre francs.
Un lecteur qui ne s'aviserait pas que le Paris des Misérables n'est pas celui de 1862 se tromperait lourdement. Voyez en particulier l'habillement de Tholomyès et celui de Fantine (p. 91). Soulignons ici le soin extrême que Victor Hugo apportait à ses reconstitutions. Exilé, il priait un ami parisien, Théophile Guérin, de lui préciser, dans la rue de l'Homme Armé, la place exacte occupée par le réverbère. Guérin lui répondit que la rue étant depuis longtemps éclairée au gaz, il ne restait aucune trace de réverbère ; Hugo pouvait donc le placer à sa convenance^.
LES NOMS PROPRES. — Les noms propres sont un des éléments essentiels de la couleur des lieux et des temps. Les noms des personnages doivent, par surcroît, évoquer non seulement leur rang social, mais aussi leur caractère.
Parfois Hugo se documente : les surnoms des Chouans sont empruntés à Duchemin-Descepeaux, Lettres sur Vorigine de la Chouannerie., Impr. royale, 1825.
Le plus souvent il crée : au-dessous du titre Les Misérables., on peut lire, sur le manuscrit : M. Malmitaine., Croquevignolle {Misérables., t. V, p. 309), noms d'un pittoresque facile (cf. Tangrouille, qui se nommait d'abord Grehudic^ Travailleurs de la Mer, p. 486). — Les noms étrangers sont de la même veine ; en voici une liste {Homme qui rit, p. 118) : « Doctor Gernardus Geestemunde ; Barbara Fermoy, de l'île Tyrryj, dans les Ébudes [sic'] ; Gaïzdorra, captai ; Giangirate ; Jacques Quatourze, dit le N arbonnais ; Luc-Pierre Capgaroupe, du bagne de Mahon. » Hugo avait établi une première liste : « Galdastigazà, du Val d'Andorre, chirurgienne ; Niclich, voué au noir ; Pierre-Jean Gernard, ancien notaire royal ; Carcagente, du bagne de Mahon» {Id., p. 545). — ■ Un Irlandais nommé Guilbardine et un Écossais appelé Helmstail {Ibid.) deviennent « un Irlandais de Tipperary, nommé du nom de sa montagne natale Phelem-ghe- Madone, et un Écossais appelé Helmsgail {Id., p. 221).
Pour les noms français, il est assez facile de voir pourquoi Sylvanie est devenue Baptistine {Misérables, t. I, p. 417), et M>^<^ Marthe,
1. Moore (Olin H.), Realism in Les Misérables, PMLA, mars 1946, p. 213. — Dans cette même lettre, Guérin offrait à Hugo, pour le cas où il en aurait besoin, « un plan de façade naïf I).
jj/me Magloire. Pontmercy a été préféré à Pontchaumont, Pontverdier, Pontbéziers, Pontvitry, Pontverdan, Pontbadon, Pontflorent {Id., t. II-III, p. 565), parce qu'il permet d'expliquer l'erreur de Thénardier (quand Pontmercy mourant lui dit son nom, Thénardier n'entend que... mercy et croit qu'il lui dit : « merci»). Il est moins aisé de deviner pourquoi Gustave Lebotelier s'est finalement appelé Félix Tholomyès {Id., t. V, p. 315) et pourquoi Hugo, après avoir hésité, s'est arrêté à Jean Valjean. Aujourd'hui tous ces noms nous paraissent «naturels», mais ce n'est que l'effet d'une illusion.
Les tons. — Il est indispensable de distinguer ici le ton général du roman, et les tons extrêmement divers des personnages que Hugo met en scène.
J'ai déjà donné des exemples de la plupart de ces «tonalités» dans l'étude des «parlers». Voici le ton noble, ou, plus exactement, le ton « marquis du xviii^ siècle ». Gauvain, qui est un « bleu », a fait prisonnier son oncle, le marquis de Lantenac, un «blanc», et l'a fait jeter dans une oubliette du château. Il descend lui faire visite, et son oncle l'accueille ainsi : « Bonjour, monsieur. Voilà pas mal d'années que je n'ai eu la bonne fortune de vous rencontrer. Vous me faites la grâce de venir me voir. Je vous remercie. Je ne demande pas mieux que de causer un peu »^.
Dans l'ensemble, Hugo s'applique à ne pas forcer la note. Dans Qiiatrevingt Treize, le duc de Réthel plaisantait : « Madame, un vendredi, la curiosité doit faire maigre» (p. 418). Hugo a sans doute jugé que le «mot» était déplacé ; il l'a supprimé, quoiqu'il fût drôle. — Joly et Courfeyrac {Misérables, t. IV, p. 378 ; cf. p. 274) échangeaient une série de plaisanteries sur les parapluies :
Tiens, dit Laigle de Meaux, tu vas t'enrhunier. Pas de parapluie ! Courfeyrac haussa les épaules. L'école romantique, dont il était, a toujours haï et méprisé les parapluies.
— Un parapluie ! fit-il, jamais ! plutôt la tombe 1
— Tu as tort, dit Bossuet, c'est élégant. Tu ne connais donc pas le grand chic anglais, un immense riflard?
Est-ce en considération de l'école romantique que Hugo a supprimé le passage? Je ne le crois pas. Dans le texte définitif, Joly dit :
— Courfeyrac, tu aurais dû prendre un parapluie. Tu vas t'enrhumer. Puis le récit continue, allégé de ces mots d'esprit d'un goût douteux.
1. Quatrevingl Treize, p. 321. Le discours du marquis occupe quarante-cinq lignes. — Plus loin, Hugo précise : « Le marquis parlait à son aise, paisiblement, sans rien souligner, avec sa voix de bonne compagnie, avec son œil clair et tranquille, les deux mains dans ses goussets B (Id., p. 322).
Chose importante, Hugo cherche dans un ensemble l'unité de ton. L'évèque Myriel « était dans son jardin, marchant, rêvant, contemplant, l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts» {Misérables, t. I, p. 88). Hugo a supprimé : « Il faisait un beau clair de lune. La lune avait, comme disent les paysans, mangé les nuages» {Id., p. 420). Évidemment cette locution pittoresque, mais populaire, détonnait dans l'ensemble.
Le ton général du roman, quand Hugo garde la parole, oscille entre le familier de bonne compagnie^, et, quand la situation l'exige, le ton grave du penseur. Voici un texte à la fois familier et plaisant {Misérables, t. I, p. 131) :
Thoiomyès suivait, dominant le groupe. Il était très gai, mais on sentait en lui le gouvernement ; il y avait de la dictature dans sa jovialité ; son ornement principal était un pantalon jambes-d'éléphant, en nankin, avec souspieds de tresse de cuivre ; il avait un puissant rotin de deux cents francs à la main, et, comme il se permettait tout, une chose étrange, appelée cigare, à la bouche. Rien n'étant sacré pour lui, il fumait.
— Ce Thoiomyès est étonnant, disaient les autres avec vénération. Quels pantalons ! Quelle énergie !
Quant à Fantine, c'était la joie. Ses dents splendides avaient évidemment reçu de Dieu une fonction, le rire. Elle portait à sa main plus volontiers que sur
sa tête son petit chapeau de paille cousue, aux longues brides blanches
Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et de flambant. Elle avait une robe de barège mauve, de petits souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin bas blanc à jour, et cette espèce de spencer en mousseline, invention marseillaise, dont le nom canezou, corruption du mot quinze août, prononcé à la Canebière, signifie beau temps, chaleur et midi [Alisérables, F^ partie. Livre III, chap. 1, En l'année 1817).
Ce serait là le ton de l'épopée populaire.
1. Dans la phrase suivante, Victor Hugo s'excuse d'employer une expression qu'il juge vulgaire (c'est moi qui la souligne) : « Les insurgés s'élancèrent en tumulte, et, en sortant, reçurent dans le dos, qu'on nous passe l'expression, celte parole de Javert :
— A tout à l'heure! » {Misérables, t. V, p. 67).
« Dans le dos » évoquait sans doute, pour Hugo et pour ses lecteurs, une locution plus malaonnante.