‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 101 sur 324 · Misérables, t. I, p · texte numérisé non relu

Misérables, t. I, p

nombreux démons, tandis que Vénergumène n'est possédé que par un seul, et il nous l'apprend^.

Parfois j'hésite à suivre le lexicologue-poète : « entre la nuit et les ténèbres )\ dit Hugo, « il faut distinguer. Dans la nuit, il y a l'absolu, il y a le multiple dans les ténèbres. La grammaire, cette logique, n'admet pas de singulier pour les ténèbres. La nuit est une, les ténèbres sont plusieurs» 2.

Extension de sens. — Le grand écrivain ne se contente pas d'ajouter à la précision des termes, il en élargit la signification. Le verbe s^étager possède un sens précis, à extension restreinte. Hugo l'emploie dans un cas particulier avec une valeur nouvelle. Il s'agit de descendre de jeunes enfants d'une tour en flammes ; une échelle est dressée :

« vingt hommes accoururent et en un clin d'œil ils s^étagèrent de

haut en bas, adossés aux échelons comme les maçons qui montent et qui descendent des pierres» {Qiiatrevingt Treize^ p. 305). Il suffit de ce seul exemple pour comprendre comment Hugo a réussi à « enrichir» notre langue (avant Hugo, « des maisons s'étageaient sur les flancs d'une colline» ; « des troupes s'étageaient sur une hauteur»).

L'emploi de l'adjectif cathédral, dans la phrase suivante, doit être considéré comme une plaisanterie (La Fontaine en avait donné l'exemple) : « Avoir dédié une cathédrale à saint Paul, c'est de la bravoure. Le vrai saint cathédral est saint Pierre» {Homme qui rit, p. 278). Le chanoine cathédral est celui qui siège au chapitre d'une église cathédrale ; le saint cathédral est celui qui est digne de servir de patron à une église cathédrale.

Le «retour au sens étymologique», qui a été jadis une manie (dangereuse) des professeurs de l'enseignement secondaire, est pratiqué par Victor Hugo avec circonspection ; ce prétendu « retour» est une simple forme de l'extension de sens. Gauvain explique à Gimourdain qu'il est maintenant, grâce à lui, libre de préjugés. Quel nom employer pour exprimer cette idée que les préjugés sont comme des liens (terme trop matériel, trop « réaliste»)? « Les préjugés sont des ligatures, vous m'avez ôté ces bandelettes», lui fait dire Hugo {Quatrevingt Treize, p. 337). Ligatures, terme rare, évoque, par son origine, la même idée que « lien» ; il a le défaut d'être technique : bandelette le reprend et lui donne le « halo » littéraire qui lui manquait.

Il est intéressant, dans le même ordre d'idées, d'étudier les hésita-

1. Homme qui rit, p. 334. — Deux notes, dont l'une est une référence (deux vers latins), précisent la valeur des deux mots.

2. /(/., p. 89. — Nuit est le terme commun et « populaire » ; i/'-nèbres est un terme littéraire, d'orijrine biblique.

tions de Hugo ; il avait l'habitude, dans ses manuscrits, de mettre deux ou plusieurs mots les uns au-dessus des autres, se réservant de choisir au dernier moment. Le 21 février 1848, il écrivait : « Qu'est-ce que les émotions {commotions) d'une ville auprès des émeutes {excitations) de l'âme?» {Misérables, t. II-III, p. 614).

La néologie. — Misérable ressource pour l'impuissance, le néologisme était méprisé par Hugo.

Mais il faut distinguer le néologisme et la néologie. Quand Hugo parle de l'égout Montmartre comme d'un « des plus dédaléens du vieux réseau b^, il s'amuse et nous amuse. Il en est de même quand il constate qu'Ursus est «docte sous les deux espèces, il hippocratisait et il pindarisait» {Homme gui rit, p. 9).

Reprocherons-nous à Hugo d'avoir créé visionné pour l'opposer à visionnaire : «A maison visionnée habitant visionnaire-» {Travailleurs de la Mer, p. 79 ; titre de chapitre). Visionner, depuis, a fait, avec un autre sens, une brillante carrière.

Hugo est donc resté fidèle à ses principes ; il n'a pas pratiqué le néologisme.

Termes techniques. — Hugo, si friand de mots rares, trouve dans les romans, bien plus que dans les poèmes, de nombreuses possibilités d'utiliser les termes techniques. Il s'en donne à cœur joie.

Parfois le terme technique se trouve être le mot propre. Hugo avait écrit : «les visitants de la Force». Lacroix, timide, avait demandé : « visitant ou visiteur y>l Hugo réplique : « visitants est le mot administratif» {Misérables, t. V, p. 322). Le problème qui se pose à nous est celui-ci : vaut-il mieux choisir le mot commun, qui passe inaperçu, ou le mot administratif, d'ailleurs clair, mais un peu «voyant»? — Dans un autre cas, Hugo a préféré à la forme étymologique la forme (incorrecte) usitée par les techniciens ; contre-buter et contre-bouter sont tous deux dans les dictionnaires ; Hugo opte pour contre-buter : « Contre-buter est le mot technique. Contre-bouter, plus étymologique, est admis par les dictionnaires, non par l'usage. 2»

Le plus souvent, le terme technique est inévitable ; il n'est pas doublé d'un mot commun. Il a de plus une valeur expressive indiscutable. Encore faut-il qu'il soit intelligible. Quand une Parisienne, égarée parmi

1. Misérables, t. V, p. 116. — Dédaléen est dans Littré avec une croix et la mention : Néologisme.

2. Travailleurs de la Mer, p. 497, note. — Conlrehouter (sic), opposé à arcbouler, est donné par l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1754). H. D. T. renvoie de contre-buler à contrebouter [\" ex., 1523). — Contre-buter est une étymoloprie populaire.

les travailleurs de la mer, s'écrie : « Je suis très ennuyée, je viens de recevoir des gouttes de pluie sur mon chapeau, il est abricot, et c'est une couleur qui ne pardonne pas» {Travailleurs de la Mer, p. 123), nous ne pouvons que sourire et admirer. Il en est de même quand Hugo écrit : « il avait vu des trique- madame en fleur, chose rare pour la

saison» {Id., p. 124). Et encore : « La baie de Gancale est le point

du monde où les marées marnent le plus » (/(/., p. 7) ; « Qu'est-ce que c'est que ça là-bas? il y a quelqu'un en peine. C'est un chasse-marée de Weymouth, c'est un coutre d'Aurigny, c'est une bisquine de Cour-

seulle » {Id., p. 83). Ce n'est pas que je sache très exactement ce

que c'est qu'une bisquine ; mais je m'en soucie en somme assez peu, devinant que c'est un bateau. La touche de couleur est vive, et le lecteur n'est pas gêné.

11 est plus ennuyeux pour l'auteur d'être obligé de gloser un terme inconnu. Parfois la « glose » est en elle-même pleine d'intérêt : « [Les berceaux] étaient de simples petites crèches de campagne, sortes de corbeilles d'osier très basses qu'on pose à terre, ce qui permet à l'enfant de sortir du berceau seul et sans aide» {Quatrevingt Treize, p. 228). Plus fréquemment, l'explication alourdit le récit ou la description : « une de ces brèches qu'on appelle en langue de métier brèches sous

voûte [sicl, c'est-à-dire une crevasse traversant le mur de part en

part et non une fracture évasée à ciel ouvert» {Id., p. 272).

Dans Les Travailleurs de la Mer, Hugo s'est trouvé placé devant un problème insoluble pour l'artiste. Le lecteur doit d'abord apprendre par cœur le vocabulaire de «la vieille langue de mer» (p. 86). Il achoppe ensuite contre des rébus comme celui-ci : «La " Galiote " à

Lethierry n'était pas matée selon le point vélique ; elle avait trop

de joue et trop de hanche ; elle tanguait peu, mais roulait beaucoup.

Les tambours étaient trop hauts. Elle avait trop de bau pour sa longueur. Son maître-couple était trop large ; l'effort de la grande voile

faisait arriver le vaisseau au lieu de le soutenir au vent. La ressource était, quand on était au plus près du vent, de larguer en bande la grande écoute ; le vent, de la sorte, était fixé sur l'avant par Vamure,

et la grande voile ne faisait plus l'effet d'une voile de poupe ^». —

Quand Hugo donne la parole à l'un de ses personnages, le lecteur est encore plus abasourdi. Clubin, impassible (le bateau est perdu), fait lancer la chaloupe à la mer : « Abraquez. — Faites une marguerite si le cabestan est entravé. — Assez de virage. — Amenez. — Ne laissez pas se joindre les poulies des jrancs-junains. — Affalez. — Amenez vivement des deux bouts. — Ensemble. — Garez qu'elle ne

1. Travailleurs de la Mer, p. 101. — Je résume ici un récit de trente et une lignes.

pique. — Il y a trop de frottement. — Touchez les garants de la caliorne. — Attention.

La chaloupe était en mer.» (/rf., 207-208.)

J'imagine que M™^ de La Fayette ou la duchesse de Duras se fussent contentées, dans un cas pareil, de dire : « La chaloupe fut mise en mer)), et je regrette la sage discrétion des « classiques».

Il y a pire. A l'occasion d'un marchandage amusant, — il s'agit d'un revolver nibané, — Hugo croit devoir nous donner la recette de la fabrication de l'acier (/rf., p. 171-172). Nous avons l'impression que le romancier déverse dans son roman les fiches qu'il a établies pour son information.

Notons, en revanche, l'emploi heureux d'un terme technique qui est en même temps un mot nouveau : « Ce pont reliait à Londres Southwark), faubourg pavé et caillouté avec des galets de la Tamise, tout en

mettes et en ruelles »^. Pacé évoque l'aspect, traditionnel en France,

des «pavés du Roi»; caillouté dépeint ce pavage archaïque que l'on peut voir encore dans les vieilles villes universitaires anglaises ; des galets arrondis sont placés les uns contre les autres ; c'est plus solide que « confortable ».

Mots étra>'gers. — Les mots étrangers, noms communs ou noms propres, constituent, eux aussi, des «touches» de couleur. J'ai déjà cité un certain nombre d'exemples (p. 89-90). Je relève seulement une phrase intéressante, où un terme technique s'allie à trois noms propres de valeur différente : « la vieille panse de Hollande, dite la Vograat, YensLit s'amarrer à VEjjroc-Stoney> {Homme qui rit, p. 271). Hugo savait, à l'occasion, conserver la juste mesure.

J'ai déjà, p. 88-89, étudié les archaïsmes.

Conclusion. — - Le Post-Scriptum de ma Vie contient un certain nombre de « pensées» sur le problème du vocabulaire. Hugo notait en particulier, de la langue française (entre 1835 et 1848) : « Fixée, non ; formée, oui» (p. 519). Le vocabulaire français était formé, et Hugo devait l'utiliser ; il n'était pas fixé : l'écrivain avait le droit de l'enrichir, et Hugo l'a fait.

Le récit de la bataille de Waterloo pose un problème particulier. Victor Hugo y a imprimé (en capitales) le «mot de Cambronne», chose extraordinaire et même scandaleuse pour l'époque. C'est qu'il avait écrit (1864-1866) : « Accepter dans l'occasion le mot cru, tou-

1. Homme qui rit, p. 271. — Caillouter, considéré par H. D. T. comme un néologisme, est accepté par Acad. 1878. Il semble être un synonyme de « macadamiser ».

jours vouloir et toujours choisir le mot propre. Éviter ces deux écueils : le mot impropre, le mot malpropre» {Post-Scriptnm, p. 513). Et, tout spécialement {Misérables, t. V, p. 309, note) :

Cambronne. — Parce que j'ai mis son mot? Il entrait de droit dans mon livre. C'est le plus misérable des mots.

A un moment donné il se dresse en charge de bataille et devient un héros. Ce misérable du langage fait une action d'éclat.

Je l'enregistre.

Admirons-nous toutefois sans réserve l'usage que Hugo a fait des dictionnaires qu'il avait dévorés, suivant l'expression de Baudelaire? Il faut bien reconnaître qu'il a parfois abusé du « verbe », mais ce défaut n'est que l'aboutissement d'une qualité poussée dans le dernier excès.

Hintoire de la langue françaine. XIII.

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