CHAPITRE III THÉOPHILE GAUTIER
Il serait regrettable, dans une étude sur la prose littéraire, de négliger Gautier^. Vivant de sa plume, il a produit, pendant la dernière partie de sa vie, d'innombrables articles (dont la plupart n'ont pas été réimprimés), contribuant, avec Sainte-Beuve, à donner au journal une langue et un style particuliers. D'autre part. Le Capitaine Fracasse se lit encore, et mérite de survivre^.
Théories littéraires de Gautier. — Les idées de Gautier sur l'Art et sur le Beau se sont peu à peu précisées : « Le but de l'art, on l'a trop oublié de nos jours, n'est pas la reproduction exacte de la nature, mais la création, au moyen des formes et des couleurs qu'elle
1. Voyez H. L., t. XII, p. 258-272. — J'ai utilisé surtout l'Histoire du Romantisme, suivie de Notices romantiques, et d'une Élude sur la Poésie française (1830-1868), 2^ éd., Paris, Charpentier, 1874, in-12, vi-410 p. Avertissement de M. D., janvier 4874. — L'Histoire du Romantisme, destinée à La Revue de Paris, qui fut supprimée en 1858, a été publiée par la Revue nationale et étrangère (25 déc. 1861-18 juin 1863) ; elle a paru en 1863 (Maxime Du Camp, Souvenirs lill., t. Il, p. 213-214). — L'Histoire du Romantisme, inachevée, a été complétée par des articles nécrologiques écrits au fur et à mesure [Notices romantiques, p. 115-290) ; on y a ajouté Les progrès de la Poésie française depuis 1830 (p. 291-399).
2. Ébauché vers 1830, annoncé dès lors sur la couverture des volumes édités par Renduel, Le Capitaine Fracasse fut rédigé entre 1857 et 1861, pour être publié en 1863 sous sa forme définitive (voyez à ce sujet René Jasinski, « Genèse et sens du Capitaine Fracasse», Revue d'Hist. litt., avril-juin 1948, p. 131-156). — Gautier a cherché à écrire son roman en style 1830 : « Pendant ce long travail, nous nous sommes autant que possible séparé du milieu actuel, et nous avons vécu rétrospectivement, nous reportant vers 1830, aux beaux jours du romantisme ; ce livre, malgré la date qu'il porte et son exécution récente, n'appartient réellement pas à ce temps-ci. Comme les architectes qui, dans l'achèvement d'un plan ancien, se conforment au style indiqué, nous avons écrit Le Capitaine Fracasse dans le goût qui régnait au moment où il eût dû paraître » (t. I, p. iii-iv). Il n'est pas douteux que Gautier ail voulu imiter Le Roman comique de Scarron. Gautier y retrouvait « mille détails de mœurs, d'habitudes, de costume, mille idiotismes de pensée et de style qu'on chercherait en vain ailleurs ». 11 ajoutait : « C'est une excellente prose, pleine de franchise et d'allure, d'une gaieté irrésistible, très souple et très commode aux familiarités du récit, et, quoique plus portée au comique, ne manquant pas d'une certaine grâce tendre et d'une certaine poésie aux endroits amoureux et romanesques » [Les Grotesques, Charpentier, nouv. éd., p. 396-397)-
J'ai utilisé deux éditions du Capitaine Fracasse, l'édition Charpentier, Paris, 1903, in-12, t. I, iv-375 p., t. II, 383 p., et l'édition de la Librairie illustrée, illustrations de Gustave Doré. Les références à cette seconde édition se reconnaissent à ce que le chiffre des pages n'est pas précédé d'une indication de tome.
nous livre, d'un microcosme où puissent habiter et se produire les rêves, les sensations et les idées que nous inspire l'aspect du monde. ^»
Quels étaient ces rêves de Gautier ? Il les a confiés aux frères de Concourt : « Ce qui nous distingue, c'est l'exotisme. Il y a deux sens de l'exotique : le premier vous donne le goût de l'exotique dans l'espace, le goût de l'Amérique, le goût des femmes jaunes, vertes, etc. Le goût plus raffiné, une correction plus suprême, c'est le goût de l'exotique à travers les temps... 2»
Le Capitaine Fracasse est une tentative de Gautier pour échapper au siècle des locomotives et de l'électricité en se réfugiant dans un xvii*^ siècle de fantaisie. 11 est d'ailleurs vraisemblable que le roman a été écrit très vite. Gautier disait : « Un article, une page, c'est une chose de premier coup, c'est comme un enfant : ou il est, ou il n'est pas. Je ne pense jamais à ce que je vais écrire. Je prends ma plume et j'écris.^» En vers, il a voulu être un ciseleur ; en prose, il est resté un improvisateur.
La langue du xvii^ siècle. — Dans son avant-propos, Gautier prévient le lecteur : quand les personnages parlent, ils emploient la langue de leur époque*. Mais la juxtaposition brutale du français Louis XIII et du français Second Empire risquait d'être choquante : tout naturellement, Gautier donne à sa propre langue un léger coloris archaïque. Dans un chapitre particulièrement pittoresque {U Auberge du Soleil bleu), il intervient ainsi au milieu de deux dialogues entre maître Ghirriguirri et les comédiens : « la montre de voracité ne sied point aux jeunes dames, lesquelles sont censées se repaître de rosée et suc de fleurs comme avettes»^. C'est un mélange de la langue du xvi^ siècle et de celle du xvii^ siècle. L'unité de ton est ainsi tant bien que mal sauvegardée.
Pour recréer cette langue artificielle, Gautier utilise divers moyens.
Il emploie l'article féminin la après la préposition en : « Piquenterre
doit être en la gloire près du bon larron» (t. II, p. 118) ; il supprime nombre d'articles : aies libertins... volent aux comédiennes, comme papillons aux lumières» (t. II, p. 296). Le pronom relatif lequel est fréquent là, où le français moderne préfère qui (ce qui est d'ailleurs un trait de langue du xvi^ siècle plutôt que du xvii^) ; qui « représente» un animal : « faites tordre le col à n'importe quoi, mettez à la broche