T. I, p. IV
Histoire de la langue française. XIII.
qui vous voudrez ; mais, pour Dieu, donnez-moi à manger» (t. II, p. 329). Gautier use aussi de tournures plus rares et plus délicates : « l'auteur peut se compter parmi les plus gens d'esprit de la cour et de la ville» (t. II, p. 305). De façon générale, la couleur est exacte^.
Un certain nombre de procédés de style concourent à dépayser le lecteur ; les pluriels de noms abstraits sont nombreux : « des pudicités feintes» (t. II, p. 122) ; « les exquisités promises» (t. I, p. 98 ; il s'agit de cuisine); «des mythologies » (ce sont Flores, Vénus, Charités, Dianes ; t. II, p. 123). Les images aussi sont de l'époque : quand le duc de \'a]lombreuse, dans sa fureur, se déshabille, les boutons de diamant du pourpoint sautent « à, droite et à gauche sur le parquet, comme des pois gris sur un tambour» (t. II, p. 148). Des jurons, des façons de parler proverbiales s'y ajoutent : « Par la Sainsanbreguoy», s'écrie Lampourde (t. II, p. 116) ; «voilà, qui tombe comme de cire», dit un valet (t. I, p. 178) ; « Pauvreté n'est pas forfaiture», affirme le prince père de Vallombreuse (t. II, p. 302). L'ensemble ne manque pas d'un certain charme désuet.
Les tons. — Cette langue artificielle, mélange savant et savoureux d'ingrédients divers, comporte plusieurs variétés.
TON PRÉCIEUX. — Les personnages distingués parlent comme Gautier imagine qu'on devait parler à l'hôtel de Rambouillet. Le prince éprouve à, l'idée du danger que peut courir sa fille « une perturbation d'âme étrange à concevoir» (t. II, p. 298). Sigognac dit à Vallombreuse : « Vos procédés francs et cordiaux me touchent au plus tendre de l'âme» (t. II, p. 330). — Et voici une alliance de mots : Sigognac, au souvenir d'Isabelle, se sent «le cœur voluptueusement torturé par une agréable douleur, si l'on peut joindre ensemble ces mots ennemis de nature» (t. II, p. 325).
PRÉCIEUX RIDICULE. — Le Pédant et le Matamore en offrent deux variétés. Devant la chemise trouée de Sigognac : « Corbache ! dit le
Pédant , cette chemise a la mine vaillante et triomphale. On dirait
qu'elle est montée à l'assaut de quelque place forte sur la propre poitrine du Dieu Mars, tant elle est criblée, perforée, ajourée glorieusement par mousquetade, carreaux, dards, flèches et autres armes de jet» (t. I, p. 144). Le Matamore est plus truculent encore : « Léandre !
1. L'inversion est-elle bien régulière dans une coordonnée ? « Aussi formai-je la résolution de l'interroger, et l'aurais-je fait si » (t. II, p. 298). — Dans son zèle archaisant, Gautier exagère quelquefois.
as-tu dit? Oh! ne répète pas ce nom exécrable et exécré, ou je vais, de mâle rage, décrocher le soleil, éborgner la lune, et, prenant la terre par les bouts de son essieu, la secouer de façon à produire un cataclysme diluvial comme celui de Noé ou d'Ogygès» (t. I, j). 177).
TON PLAISANT. — - Il comporte plusieurs nuances. Gautier luimême nous dit : « Ses belles dents blanches, après avoir dévoré un poulet tout entier, lequel, il est vrai, semblait mort d'étisie, s'enfonçaient joyeusement dans la tranche rose d'un jambon de Bayonne, et faisaient, comme on dit, sauter les miettes au plafond» (t. II, p. 331). Mérindel, parlant au duc de Vallombreuse, admire la vigueur de Sigognac : « peu s'en est fallu qu'il ne fendit le moule du bonnet jusqu'au menton, et si n'avait-il qu'une épée de théâtre, émoussée et mornée, dont bien me prit» (t. II, p. 151).
Le «truand» est une variété du « plaisant». Les malandrins mis en scène par Gautier parlent un langage assez extraordinaire. Ces « braves » ont lu Rabelais et ne sont pas dénués d'une réelle culture classique. Lampourde sait du latin : «passons le temps à boire, papaliter», dit-il, « jusqu'à ce que le liège de nos semelles se gonfle» (t. II, p. 111). Il parle du « lac Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne peuvent voler sans tomber morts pour la malignité des exhalaisons» (t. II, p. 119). Son confrère Malartic, après avoir fait allusion au foudre du « sieur Jupiter», s'écrie : « 0 trois et quatre fois heureux le mortel qui a des lares et des pénates et peut faire asseoir à son foyer l'ami de son cœur ! » {Ibid.). Ces «coquins», à la «barrique proéminente», aux «nez en flûtes d'alambic» (t. II, p. 113), ne sont pas beaucoup plus vraisemblables que les « plaisants» de la comédie de Molière.
Mi-truculent, mi-précieux. Le Capitaine Fracasse., où Gautier a réalisé son rêve du xvii^ siècle, témoigne à, la fois de connaissances historiques réelles et d'une admirable puissance de création linguistique. Gautier s'amuse de cette rhétorique dont Longin eût dit qu'elle est asiatiquement hyperbolique ; elle nous apparaît aujourd'hui encore comme une parfaite réussite.
Le vocabulaire. — Le vocabulaire de Gautier est d'une richesse prodigieuse^. Gautier a le goût du mot : tels mots ont « une beauté et une valeur propres, comme des pierres précieuses »2.
1. Voyez dans le Journal des Concourt (t. II, p. 91-92) ce que pensait Gautier du vocabulaire du xvii^ siècle. — Sur le vocabulaire de Gautier, consulter l'excellente thèse de
M. Georges Matoré, Le Vocabulaire de la Prose liiléraire de 1835 à 1845 , Genève, Droz.
et Lille, Giard, 1951, in-S", 372 p. — Thèse de Paris.
2. I^rcface aux Fleurs du Mal (éd. Lévy, in- 12, 1868, p. 46).
ARCHAÏSMES. — Dans Le Capitaine Fracasse, Gautier accumule les archaïsmes. Ne se vantait-il pas d'avoir « déterré de charmants et même d'admirables adjectifs, dont on ne pourra plus se passer»^. Il
songeait peut-être à, grifaigne^, « cette épithète que les vieux
romans attribuent invariablement à la barbe de Charlemagne» (t. II, p. 25). Grijaigne n'a pas eu beaucoup de succès. — Crespelé n'a pas eu plus de chance ^. — Z)tVe, en dépit du prestige de « la dive Lilith, première femme d'Adam, aïeule de la reine de Saba» {Hist. du Rom., p. 88), reste indissolublement attaché, comme Littré le constate, à l'expression de Rabelais : « la dive bouteille ». — Érémitique, pour qui Gautier semble avoir eu une réelle prédilection*, reste rare et spécial.
Les archaïsmes ne sont guère moins nombreux dans VHistoire du Romantisme que dans Le Capitaine Fracasse. Certains ne sont que des citations. Parlant d'Éviradnus, Gautier décrit complaisamment « ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, la lance appuyée sur le jaulcre^,
coiffés de morions extravagants » {Hist. du Rom., p. 393) ; il évoque
les «joueurs de sambucque^, qui habitent les pignons des cathédrales» [Id., p. 53). Mais souvent Gautier adopte ces vocables anciens et les intègre dans sa langue ; il nous présente « un prudhomme'' épris de Campistron» ; il emploie le participe adorné^.
1. Cité par Ibrovac, José-Maria de Heredia, p. 410-411. — Cf. : « Des mots rayonnants, dos mots de lumière, avec un rythme et une musique, voilà ce que c'est, la poésie... Ça ne prouve rien... » (Concourt, Journal, t. II, p. 123 : Dîner Magny.)
■2. Grijaigne : 0 Acad. 1798, 1835, 1878 ; Litt., Litt. Suppl., Add. : H. D. T. — Gautier a trouvé le mot dans Acad. Comp. 1842, avec l'exemple tiré de La Chanson de Roland.
3. Après le succès de la Lucrèce de Ponsard, Vacquerie et ileurice, inquiets pour Les Burgraves, allèrent demander à Nanteuil « trois cents Spartiates » :
Xanteuil secoua sa longue chevelure toute crespdée et tout annelée d'un air profondément mélancolique, et répondit en soupirant à Vacquerie qui avait porté la parole : « Jeune homme, allez dire à votre maître qu'il n'y a plus de jeunesse 1 .Je ne puis fournir les trois cents jeunes gens •> {Hist. du Rom., p. 59).
Crêpelé : 0 Acad. 1798, 1835, 1878, 1935 : Comp. 1842 ; Litt., Litt. Suppl. : H. D. T. — Littré a admis, après Acad. Comp. 1842, crêpelu (vieilli) ; il cite, dans les Additions, à l'article crêpelu, un exemple de crespelé (relevé dans Gautier par Sainte-Beuve), ainsi que crespelure {Capitaine Fracasse, II).
4. « Le baron de Sigognac s'était de longue main rompu aux abstinences érémitiques >■ {Cap. Frac, t. I, p. 96) ; « une sobriété plus que érémitique » (Hist. du Rom., p. 37). — Érémitique : Admis Acad. 1718. « Il n'est guère d'usage que dans cette phrase : "Vie érémitique " ». Acad 1798, 1835, 1878, 1932. — Sans observation : Litt., H. D. T.
5. Faulcre. — Comp. Acad. 1842 : Faucre (anc. T. milit.). Pièce de métal en saillie sur la mamelle droite de la cuirasse. Le faucre servait d'arrêt à la lance. — Aussi Litt. — Q Acad. 1798, 1S35, 1878, 1935 ; H. D. T.
6. Sambucque. — Id. : Sambuque (musique anc). Les auteurs anciens hésitent entre un instrument à cordes et un instrument à vent : il s'agit probablement ici d'une sorte de harpe. Aussi Litt. ; H. D. T. — 0 Acad. 1798, 1835, 1878, 1935.
7. Hist. du Rom., p. 103. — Prudliomme : « Vieux mot qui était autrefois en usage », Acad. 1798, 1835, 1935 : Litt. ; H. D. T.
8. Id., p. 77. — Adorné : Q Acad. 1798, 1835, 1878, 1935 ; Comp. 1842 ; Litt., Litt. Suppl., Add. ; H. D. T. — Acad. Comp. 1842 connaît adornemenl (v. lang.), «ornement, parure ». — Adorner est dans Godefrov et Huguet.
Habilement distribué dans la trame du récit, l'archaïsme do Gautier . détonne rarement. Toutefois, quand Sigognac affirme à Isabelle qu'il combattrait pour elle « parmi des tourbillons de flamme et de fumée, des orques, des endriagues et des dragons « (t. I, p. 126), ces monstres nous paraissent bien «romantiques»^.
NÉOLOGISMES. — Gautier s'amuse à créer des mots dérivés tels que cryptique"^ (quatre chapelles cryptiques, Hist. du rom., p. 26), euphémiste (< une traduction de Shakespeare... ne craignant ni les subtilités eiiphémistes^ ni les rudesses barbares», Id., p. 41). Il admire dans le paroxyste de Nestor Roquenlan {Id., p. 65) une création du môme genre. Ce sont là de ces néologismes d'occasion dont la conversation de Gautier était émaillée (« Deux siècles de boileautisme aigu», dans Bergeret, Th. Gautier, p. 116 ; « cet homme, je ne peux pas le sentir, je le trouve prêtreux, calotin» [c'est Voltaire] ; Goncourt, Journal, t. I, p. 332).
C'est aussi par jeu qu'il crée des adjectifs dérivés de noms propres : «l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens)) {Hist. du Rom., p. 102) ; « un lit à colonnes salomoniques)) {Id., p. 131).
D'autres néologismes sont voulus, médités ; et Gautier, soucieux d'enrichir la langue, les emploie à plusieurs reprises, les met en valeur : vert-de-grisé {Cap. Frac, t. I, p. 5); géographier* : «les pluies d'hiver, filtrant par les lézardes, avaient géographie des Amériques nouvelles à côté des vieux continents et des îles déjà tracées» {Id., t. II, p. 323 ; cf. t. I, p. 166).
Il faut mettre à part des néologismes d'un caractère assez particulier. Gautier recueille un mot vieilli et lui donne un sens nouveau. Prévôtal est un terme de droit ancien : « Il n'est guère d'usage que dans cette phrase, "Cas prévôtaV\ et il se dit d'Un crime qui est de la compétence, de la Juridiction du Prévôt des Maréchaux» (Ac. 1798; reproduit, avec Cour prévôtale, par tous les dictionnaires). Gautier rattache le mot au moderne prévôt (d'armes) : Pierre explique à Sigognac qu'un homme «qui meurt d'un beau coup d'épée, étant en garde», doit s'estimer satisfait. C'est ce que Gautier appelle « la philosophie pré-
1. Orque. — L'Académie, d'orque, rehvoie à épaulard. T. d'Hist. nat. Nom d'un grand mammifère marin qui a la forme d'un dauphin, mais qui est beaucoup plus gros. — Il s'agit, dans Gautier, d'un monstre marin cité par Du Bellay, Du Bartas et Desportes. — L.'endriague est inconnue des Dictionnaires.
2. Cryptique :GAcad. 1798, 1835, 1878, 1935 ; Litt., Litt. Suppl., Add. ; H. D. T. — Est dans Acad. Comp. 1842 : T. de zoologie.
3. Euphémisle : Q Acad. 1798, 1835, 1878, 1935 ; Comp. 1842 ; Litt., Litt. Suppl., Add. ; H. D. T. — Acad. Comp. 1842 et Littré ont euphémique, que Littré marque d'une croix.
4. Littré cite un exemple de verl-de-grisé dans Les Châtiments de Hugo ; il est ignoré de l'Académie et de H. D. T. — Notre exemple de géographie se trouve dans les Additions de Littré; géograph ier est ignoré des Dictionnaires.
vôtale du vieux maître d'armes» (t. II, p. 323). — Le cas de grandesse est plus curieux. Grandesse désigne, en français, depuis le xvii^ siècle, la dignité de Grand d'Espagne. Gautier remonte à Tétymologie et lui restitue son sens ancien de «grandeur»; mais grandesse souligne en même temps ce qu'il peut y avoir d'espagnol dans le caractère de Hugo : « Hugo, avec sa fière audace et sa grandesse de génie» {Hist. du Rom., p. 99). C'est dans le Complément du Dictionnaire de V Académie de 1842 que Gautier a lu grandesse (vieux langage), « grandeur».
Toutefois Gautier conserve à faui>e son sens propre : en Espagne, il a vu « des collines fauves comme des peaux de lion» {Id., p. 27).
TERMES TECUMQUES. — Les mots techniques sont fréquents chez Gautier. Nombre d'entre eux sont ce qu'il appelait des « termes d'art» : ils évoquent des choses, souvent des choses du passé, qui ont en ellesmêmes une valeur esthétique. Il décrit des « ornements semblables à des châsses gothiques avec triples colonnettes, ogives, niche à dais et à piédouches'^ y> {Hist. du Rom., p. 57). Les étoffes l'intéressent : «vêtement à' Orléans^ noire» {Id., p. 74) ; il nous montre « un lit sculpté, une console dorée, un morceau de lampas^, un lustre à la Gérard Dow» {Id., p. 146).
C'est surtout dans Le Capitaine Fracasse que les termes techniques abondent — l'archaïsme relève ce que ces mots pourraient avoir de vulgaire ou d'insolite, et leur donne la couleur qui leur manque souvent. Le cheval «broche ses barres'^ grises hérissées de longs poils» (t. I, p. 69) ; le combat entre Lampourde et Sigognac est ainsi décrit : « Un éclair fouetté dans un sifflement lui arriva si vite au corps qu'il n'eut que le temps de le couper par un demi-cercle ^^ (t. II, p. 145).
L'ARGOT. — Nous sommes à l'époque où tous les argots, — y compris celui des malfaiteurs, — pénètrent dans la haute société parisienne.
Gautier, dans son Histoire du Romantisme, ne pouvait se refuser les mots colorés qu'av^ait fait naître la guerre romantique. Les classiques étaient des momies (p. 12) ; ils constituaient « l'immense tribu des glabres)) (p. 114) ; « on demande la tête ou plutôt le gazon'" de quelque
1. Piédouche, II. D. T. : (T. d'art) : « Petite base, ronde ou carrée, d'un buste, d'une figure de ronde bosse. » Le mot est dans tous les dictionnaires.
2. Orléans : Acad. 1878, 1935 ; Littré ; H. D. T. : « Étoffe noire légère. »
3. Lampas : H. D. T. : « Etoffe de soie à grands dessins tissés en relief, le plus souvent sur un fond de couleur différente. » — Le mot est dans tous les dictionnaires.
4. Barres (du cheval) : Acad. 1835 : « Cette partie de la mâchoire du cheval, sur lafjuelle le mors appuie. »
5. Gazon : © Acad. 1798, 1835, 1878, 1935 ; Comp. 1842. — Est dans Littré : « Se dit quelquefois [ ar plaisanterie de la perruque d'un chauve, ou des cheveux très rares qui restent sur sa tète. » — H. U. T. : Trivial. « Perruque courte. »
Membre de l'Institut» (p. 106) ; les Vaillants de 1830 étaient appelés à «combattre l'hydre du perruquinisme (p. 69) ; «le monde se divisait en flamboyants et en grisâtres, les uns objet de notre amour, les autres de notre aversion» (p. 93). C'est alors que l'adjectif truculent devient à la mode^, ainsi que le verbe chuter, au sens d'interrompre (p. 112) et le mot de dégaine^. Giaour était aussi devenu un adjectif « romantique » : (c II était de mode alors dans l'école romantique d'être pâle, livide, verdâtre, un peu cadavéreux, s'il était possible. Cela donnait l'air fatal, byronien, giaour» (p. 31).
D'autres termes d'argot appartiennent à des milieux moins relevés : le petit bleu (p. 49) désigne un vin grossier (Lorédan Larchoy note ce sens, avec un exemple de Murger). « En termes d'inventeur», affirme Gautier, on disait aussi «le bahut n'avait pas encore bahuté» (p. 47).
TERMES ÉTRANGERS. — Grand lecteur et grand voyageur, Gautier fait des emprunts à toutes les langues, anciennes ou modernes. Dès 1855, dans un article de journal {Hist. du Rom., p. 147), il employait le mot apode : Gérard de Nerval est «une hirondelle apode )) (p. 71) ; le nom du même Gérard de Nerval appelle, au lieu du terme banal de «corridor», le vocable grec syringe (p. 150).
Petrus le Lycanthrope, au contraire, évoque l'Espagne : « un cahier de papelitos veuf de presque tous les feuillets, avec sa vignette de contrebandiers et sa légende catalane Upa, mynions, alere ! »
« Pétrus, éventrant le paquet, en tira une chevelure, la roula sous son pouce couleur d'or bruni dans la petite feuille de papel de hilo... » (p. 38).
Le latin est mis à contribution : « les wéwt'e^ littéraires » (p. 145). C'est aussi par le latin qu'il faut expliquer « cette anhélation de lumière qu'on apercevait du dehors» (p. 37). Anhélation, qui n'est connu en français que comme un terme de médecine, désigne, dans certains écrivains latins, des jeux de lumière. — Un jeu de rimes triplées, insuffisamment rendu par le français « redondance », s'exprime grâce à l'espagnol ribombo (p. 314).
L'italien est représenté dans une accumulation amusante de finales en i et en 0 : « macaroni au sughillo avec des tomates ; stufato, tagliarini, gnocchi)) (p. 49).
1. «Ces airs truculents si Fort à la mode dans l'école» [Hist. du Romantisme, p. 35) ; c'est Gautier qui souligne le mot.
2. P. 56. — Dégaine est souligné dans le texte. — Acad. 1798 : « Il ne se dit que dans cette
phrase proverbiale, basse et ironique : D'une belle dégaine ». L'Acad. 1835 le considère
comme n très-familier ».
L'anglais, plus rare — le troisième cénacle était tout " méridional» — n'apparaît que sporadiquement : « un keepsake ou plutôt un landscapey) (p. 52).
En général, ces mots sont clairs, pittoresques et, surtout quand il s'agit de langues modernes, se présentent en quelque sorte d'euxmêmes : « la lande s'étalait dans sa nudité déserte, aussi sauvage qu'un despoblado d'Espagne ou qu'une pampa d'Amérique» {Cap. Frac, 1. 1, p. 75).
Jamais Gautier n'est prétentieux ni pédant.
ACCUMULATION. — Un procédé habituel de Gautier consiste à accumuler ou à entasser une série de mots plus ou moins extraordinaires. II en est de tout genre. Prâis, le bohémien, de Bouchardy, était fait : « de marches, de contre-marches, de surprises, de trahisons, de resurprises, de retrahisons, de poisons, de contrepoisons » {Hist. du
Romantisme, p. 185). Voici « toute l'armée monstrueuse des démons ou des chimères, onglée, écaillée, dentue^, hideusement ailée ; guivres, taresques [sic], gargouilles, têtes d'âne, museaux de singe, toute la [sic] bestiaire étrange du moyen-âge!» {Id., p. 55 ; à propos de Célestin Nanteuil, dénommé Elias Wildmanstadius).
Gautier s'amuse à énumérer toutes les couleurs bourgeoises : « paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron, mâchefer, suie-d'usine, fumée de Londres, gris de fer, olive pourrie, saumure tournée, et autres teintes de bon goût, dans les gammes neutres, comme peut en trouver, à la suite de longues méditations, une civilisation qui n'est pas coloriste» {Id., p. 92).
Le Petit Moulin Rouge, aux Champ-Élysées, devait être un lieu fort convenable : « On n'y voyait ni lorettes, ni cocottes, ni biches, ni petites dames, ni figurantes de la danse ou du chant, ni même de grisettes» {Id., p. 46).
Je note enfin, dans Le Capitaine Fracasse, cette accumulation à la fois rabelaisienne et truculente : « Tirons nos grègues d'ici, dit Lampourde à Malartic, cela sent le gousset, l'écafignon, le faguenas et le cambouis» (t. II, p. 119).
Outre la couleur et la sonorité des mots, Gautier utilise leur « poids» : V Essai sur V incommodité des commodes (de Jules Vabre) est présenté comme un «ouvrage d'ébénisterie transcendantale » {Hist. du Rom.. p. 39).
Une phrase du Capitaine Fracasse retombe plaisamment sur trois
1. Dentu : G Acad. 1798, 1835, 1878, 1935 ; Comp. 1842 ; Litt., Suppl. ; H. D. T. — Est dans Littré Add. avec un exemple de Michelet. — Mot du xvi^ siècle : Baïf (dans Huguet).
vocables sonores et massifs : « les phylactères, les tétragrammes et les abracadabras^».
CONCLUSiOiW — Gautier, glorifiant la Nouvelle École, constate : « Une foule d'objets, d'images, de comparaisons qu'on croyait irréductibles au verbe, sont entrés dans le langage et y sont restés. La sphère de la littérature s'est élargie et renferme maintenant la sphère de l'art dans son orbe immense» {Hist. du Rom., p. 18).
Gautier a largement contribué à élargir le vocabulaire de notre langue littéraire.
Gautier et la grammaire. — Gautier, assagi par l'expérience, est devenu aussi respectueux que quiconque des règles de Notre-Dame la Grammaire. Nouveau converti, il allait même parfois un peu loin, témoin son horreur des verbes auxiliaires qui, prétendait-il, alourdissaient le style ^ : simple boutade (en pratique, cet ostracisme des auxiliaires se révèle sans conséquence).
Gautier use d'ailleurs de toutes les ressources de la langue. Il semble toutefois avoir une prédilection pour l'adverbe en -ment, jadis méprisé pour sa «lourdeur».
L'ADVERBE EN -MENT. — Gautier construit librement ces adverbes. Logiquement, ils modifient un verbe ; Gautier les rattache, psychologiquement, à un autre mot de la proposition : le Tyran et Blazius «dormaient insouciamment ballottés entre les coiffes» (t. I, p. 74). Insoiiciamment^ qualifie évidemment le Tyran et Blazius. Il en est de même dans la phrase suivante : « Une tapisserie historiée de scènes empruntées à l'Astrée, roman de M. Honoré d'Urfé, revêtait moelleusement^ les parois des murailles» {Cap. Fracasse, t. I, p. 366) ; c'est la peinture qui est moelleuse. Certains cas sont plus complexes. Un décor de théâtre représente des « cheminées d'où s'échappaient naïvement un tire-bouchon de fumée» {Id., t. I, p. 166). C'est la peinture, et, en définitive, le peintre, qui est naïf.
Une construction très répandue dans Le Capitaine Fracasse est celle qui consiste à modifier par le moyen d'un adverbe en -ment un
1. T. II, p. 57. — Tétragramme : © Acad. 1798, 1835, 1878, 1935 ; H. D. T. — Est dans Acad. Comp. 1842 et dans Littré : « Locution mystique employée pour exprimer, sans le prononcer, le nom de la Divinité ». — Abracadabra : Acad. 1798, etc., 1935 : Mot auquel on attribuait une vertu magique.