En particulier, t. II. p
L'image. • — « Jamais trop de métapliores, disait Gautier, voilà ma devise.^» Dans Le Capitaine Fracasse, roman de cape et d'épée, les images présentent un caractère à la fois fantaisiste et bon enfant.
Le ton familier est le plus habituel : « ils le secouaient comme salade en panier» (t. II, p. 2) ; «à petites journées, il [Sigognac] se dirigeait vers sa gentilhommière délabrée ; car, après l'orage, l'oiseau retourne toujours à son nid, ne fût-il que de bûchettes et de vieille paille» (t. II, p. 314). Sigognac «rentre dans sa vie ancienne comme dans un vieil habit qu'on a quelque temps quitté pour en mettre un neuf ; il se sentait à l'aise dans ce vêtement usé dont ses habitudes avaient formé les plis» (t. II, p. 326).
Mais Gautier recherche aussi le plaisant : « ce petit fromage de chèvre jaspé et persillé de vert, était un excellent éperon à boire» (t. II, p. 331).
Quelques images sont à la fois recherchées et d'une exactitude scrupuleuse : « les araignées sommeillaient toujours aux encoignures dans leur hamac grisâtre» (t. II, p. 320). Des escarpements «portaient sur leur crête des tignasses de broussailles» (t. I, p. 74). «D'autres clochetons mordaient de leurs dents noires la bande claire du ciel»
(t. II, p. 48).
Dans ses articles de critique, au contraire, Gautier hésite entre la brève image éclatante et l'image rare et longuement ciselée : « [le talent de Barbier], mûri par le brûlant soleil de juillet, avait éclaté comme ces gigantesques fleurs d'aloès qui s'ouvrent d'un coup de «tonnerre» (R. D. M., 1841, t. XLVIII).
D'un volume de sonnets de Joséphin Soulary, il écrit :
Cette fine étagère finement sculptée, qui soutient des statuettes d'argent ou d'or d'un goût exquis et d'une élégance parfaite dans leur dimension restreinte, des buires d'agate ou d'onyx, des cassolettes d'émail contenant des parfums concentrés, de précieux vases myrrhins opalisés de tous les reflets de l'iris, et parfois un de ces charmants petits vases lacrymatoires d'argile antique contenant une larme durcie en perle pour qu'elle ne s'évapore pas ^.
1. '< Jamais trop de cul, disait Robespierre, la niargoulette fracassée, jamais trop de métaphores, voilà ma devise » (Gautier à Flaubert, fin 1856, cité Flaubert, Tentation de saint Antoine, éd. Conard, p. 675). — C'est «parce q.ue le monde extérieur existe» que Gautier accordait tant d'importance à l'image : « Critiques et louanges m'abîment et me louent sans comprendre un mot de mon talent. Toute ma valeur, ils n'ont jamais parlé de cela, c'est que je suis un homme poyr qui le monde extérieur existe » {Concourt, Journal, 1er mai 1857).
2. Histoire du Romantisme, p. 346-347. — Voyez p. 299 une image plus banale (« courants poétiques, fleuves, rivières, torrents, ruisseaux », etc., etc.) et, dans Le Moniteur du 28 sept.
1863, la belle image consacrée à Vigny : « un cygne nageant le col un peu replié en arrière
sur une de ces eaux transparentes et diamantées de parcs anglais C'est une blancheur
dans un rayon, un sillage d'argent sur un miroir limpide, un soupir parmi des fleurs d'eau et des feuillages pâles ».
r.O HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Les personnifications présentent les mêmes caractères. Parfois la personnification est à peine sensible, et semble n'être, comme au xvii^ siècle, qu'une façon élégante de traduire l'impression : « la solitude s'y accouplait à l'ombre, dans de grands espaces vagues^».
Ailleurs, Gautier insiste : « Le jour n'a pas de compassion pour les ruines et les vieilleries; il en montre cruellement les pauvretés, les rides, les taches, les décolorations, les poussières, les moisissures ; la nuit, plus miséricordieuse, adoucit tout de ses ombres amies, et du pan de son voile essuie les larmes des choses» {Cap. Fracasse, i. II, p. 326).
Légèrement précieuse - — c'est le ton général de l'ouvrage — la personnification est jolie.
La phrase. — Gautier a émis, dans le « grenier» des Goncourt, une théorie assez extraordinaire sur le rythme de la phrase : « Moi, je crois qu'il faut surtout dans la phrase un rythme oculaire. Par exemple, une phrase qui est très longue en commençant ne doit pas finir petitement, brusquement, à moins d'un effet Un livre n'est pas fait
pour être lu à haute voix 2.» Il faut en conclure tout simplement
que Gautier, qui improvisait, n'éprouvait pas le besoin de «gueuler» ses phrases à la façon de Flaubert.
Les phrases du Capitaine Fracasse donnent souvent l'impression d'être longues et quelque peu encombrées. La chose s'explique quand il s'agit d'une déclaration d'amour faite par un comédien à une marquise selon toutes les règles de la rhétorique de l'époque : « Madame...., que peuvent être des paroles fardées, des flammes contrefaites, des concetti imaginés à froid par des poètes qui se rongent les ongles, de vains soupirs poussés aux genoux d'une comédienne barbouillée de rouge, etc. 3.» Elle s'explique aussi, pour d'autres motifs, dans une phrase de description où Gautier accumule quantité de détails précis : « La salle
à manger ne se ressemblait plus, et cette table, qui, la veille , prenait
tout à fait bon air avec sa vieille vaisselle plate chargée de ciselures et blasonnée d'armoiries, ses flacons en cristal de Bohême mouchetés d'or, ses verres de Venise aux pieds en spirale, ses drageoirs à épices et ses mets d'où sortaient des fumées odorantes»*. Mais il arrive que la phrase s'allonge en quelque sorte par plaisir :
Je me serais tenu tranquille jusqu'au retour des acteurs si un brave serviteur ne me fût venu prévenir, craignant quelque rencontre fâcheuse, que le duc de