Journal, 7 juin
2. Gide a «exécuté» Gautier dans un article de La Noui>elle Revue Française [Propositions, 1" déc. 1911). — Claudel était de son avis : Lettre du 12 déc. 1911 [Figaro lit!., 29 oct. 1949, p. 5). Gautier ne serait qu'un « médiocre bousilleur », « un " styliste " de feuilletons » ; son style « est un gros style bourgeois », d'une « prolixité insipide ». — Il y a quelque exagération dans ces jugements. L'auteur des Nourritures Terrestres et l'auteur des Cinq grandes Odes étaient mal préparés à comprendre et à apprécier la simplicité familière du bon Théo. — Je préfère suivre les Goncourt [Journal, t. l, p. 143) qui notaient ; « Gautier, ce styliste à l'habit rouge pour le bourgeois, apporte dans les choses littéraires le plus étonnant bon sens, et le jugement le plus sain, et la plus terrible lucidité, jaillissant en petites phrases toutes simples, d'une voix qui est comme une caresse. »
Orgueil et démesure. — Barbey d'Aurevilly est un romantique de l'école de Hugo. Il a, de Hugo, l'orgueil : « car enfin il faut bien prouver ce qu'on est et que Dieu ne nous avait pas mal fourbi sur ses enclumes éternelles»^. Mais, alors que Hugo possède un certain bon sens bourgeois qui, dans ses relations avec la grammaire, la poétique et la rhétorique, le maintient dans une juste mesure, Barbey se laisse aller à toutes sortes d'excentricités. Avec quel mépris reproche-t-il à Armand Bertin « le style que tout le monde a, comme l'orthographe »2. Je n'insisterai pas sur ses fantaisies vestimentaires, qui sont trop connues^ ; son écriture n'était pas moins extraordinaire : « Les manuscrits de cet auteur sont une sorte de kaléidoscope où des lettres rouges croisent avec des lettres bleues, se mêlent à, des lettres noires et vertes. Les majuscules sont des oiseaux ; quelquefois, elles affectent des formes de fleurs ou d'arbustes. Ces couleurs et ces images ne sont point inspirées seulement par la fantaisie ; elles répondent toujours à des pensées ou à des sensations d'un ordre particulier. Je suppose que l'écriture est pour M. Barbey comme une partie de son style : l'écrivain se retrouve à la nuance des lettres et juge, par la combinaison des enluminures, de l'harmonie d'une page.*» Il s'agissait essentiellement, pour Barbey, d'épater le bourgeois. De tout ce bariolage, il ne subsistait, dans l'imprimé, que des majuscules, dont Barbey usait et abusait^.
1. Lettre à Trcbutien, 31 oct. 1851 (éd. Bernouard, t. II, p. 277). — Cf. la lettre du 30 sept. 1851 (Id., p. 275 : «J'ai assez de talent pour ne réussir à rien et beaucoup déplaire •). — Sur la vie de Barbey, consulter Quéru (Hermann), Le Dernier grand Seigneur : Jules Barbey d'Auret'illi/, Paris, éd. "de Flore, 1946.
2. Œui>res et Hommes, t. VIII, p. 464. — - L'influence de Balzac, k cette force multi-facc » [Lettres à Léon Bloy, p. 196), est aussi très sensible.
3. Voyez en particulier Calmettes (F.), Leconte de Lisle et ses amis, p. 313.
4. Œuvres, éd. Bernouard, t. VII, p. 395-396. Signé Verax (Henri d'Orléans, duc d'Aumale). Gaulois, 13 déc. 1874. Titre : Un excentrique.
5. « Il a pour les majuscules — ces échasses du style — la même passion que le bon Rossely de Lorgues » (Armand de Pontmartin, Gazette de France, l" oct. 1882 ; Id., t. III, p. 168). — Alcide Dusolier {Ret^ue nouvelle, 15 mai 1864, p. 198) constate aussi que, dans les feuilletons de Barbey, les mots Droit, Pouvoir, Critique, Inspiration, Catholicisme, etc., sont pourvus de majuscules.
Barbey, d'ailleurs, était puriste à sa façon : il avait en horreur le vocabulaire créé par la Révolution : « ville bien administrée (horrible langage !)»'^.
Un principe : l'improvisation. — ■ Le style écrit de Barbey est, en fait, du style parlé : « J'écris comme je parle quand l'ange de feu de la conversation me prend comme le prophète» {Lettre à Trébutien, 12 février 1855). Paul Bourget a pu le constater : « J'ai bien souvent
remarqué cette surprenante identité de sa phrase écrite et de sa
phrase causée» {Préf. des Memoranda, 1883, p. 14). Il est donc utile, quand on étudie Barbey, d'articuler ses phrases à, haute voix — non pas en les « gueulant», comme faisait Flaubert dans la solitude de son cabinet, mais en les détaillant comme un brillant dandy peut le faire dans un salon au milieu d'un cercle de belles dames. Barbey note parfois ces intonations que nous devons rétablir pour donner à la phrase toute sa valeur : « Il avait souligné, par inflexion, le mot d'' imprudence, comme eût fait le plus habile acteur» {Diaboliques, p. 110). Or la conversation de Barbey d'Aurevilly était prestigieuse. Paul Bourget a pu la comparer à celle des «parleurs» les plus illustres, Rivarol, le prince de Ligne : « C'était du Saint-Simon parlé, une prose inouïe de verve et de couleur, qui jaillissait devant vous, charriant pêle-mêle des anecdotes truculentes et des épigrammes cruelles, des images saisissantes et des idées fortes, le verbe le plus extraordinaire que jamais improvisateur prestigieux ait eu à, son service. 2»
Brillant improvisateur, Barbey a négligé — ou méprisé — le travail de la lime. Il ne faudrait pas, ici, se laisser abuser par ses protestations de polissage et de repolissage. U Ensorcelée avait paru en feuilleton dans V Assemblée Nationale^ et le directeur du journal lui avait imposé des corrections^. Barbey proclame : « Le livre, dans son indépendance et sa personnalité inflexible, me vengera des exigences du journal. Que madame X et les âmes artistes ne me jugent pas sur le journal ; les traits du détail, les traits aimés de ceux qui veulent le fini
et l'audacieux de l'expression, ne seront que dans le livre. C'est là qu'il faudra les chercher» {Lettre à, Trébutien, 30 sept. 1851 ; Œuvres, t. II, p. 275-276). On eût pu croire que le roman, publié chez Cadet,