‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 117 sur 324 · Leconle de Lisle, p · texte numérisé non relu

Leconle de Lisle, p

PROCÉDÉS DIVERS. — Les procédés que je vais énumérer, qui sont plus complexes et plus nouveaux, se groupent autour du nom, de V adjectif et de V adverbe en -ment.

1° Le nom. — Nom composé. — Barbey en use sobrement, tant du type « chrétien» {V Enfant- Roi) que du type exploité par Victor Hugo {pâtre-promontoire). « La Vierge- Veuve » est le surnom donné à M^^^ Aimée de Spens par M^^^ de Percy ; elle est restée fidèle à son fiancé mort {Chevalier des Touches, p. 185) ; — la Méditerranée est appelée « cette mer-lao) {Memoranda ; Œuvres, t. III, p. 110). 11 est difficile de classer l'exemple suivant : (la comtesse de Stasseville est) « une nature stagnante, une espèce de femme-dandy, auraient dit les Anglais. Hors l'épigramme, elle n'existait qu'à, l'état de larve élégante» {Les Diaboliques, p. 214).

Une beauté : une femme belle. — ■ « Je me suis mis à, causer avec cette enfance)^ {Memoranda; Œuvres, t. III, p. 26; !'« enfance», appelée aussi « une petite fille», p. 24, a moins de seize ans).

Nom + adjectif : « ce maraud de valet )k — « Je veux et je vais tout savoir ! — dis-je à ce bonhomme de prêtre, ahuri devant moi et qui, en m'écoutant, débordait d'embarras son chapeau» {Diaboliques, p. 113).

— (c Alors, je n'étais qu'wTi bambin de sous-lieutenant, fort épingle dans ses uniformes, mais très gauche et très timide avec les femmes» {Id., p. 32). — Dans « ma diable de figure)^ {Ibid.), il ne serait pas aisé de trouver un adjectif pour qualifier «figure» («diabolique» ferait contre-sens). La valeur expressive de la construction apparaît encore

mieux dans l'exemple suivant : «il n'y a plus de petites filles ;

il n'y a plus que des petites femmes, comme dit ce déplaisant esprit d'Alphonse Karry> {Memoranda ; Œuvre, t. III, p. 24-25),

Le ciel bleu, le bleu du ciel, Vazur du ciel, etc., etc. — Ici les variétés sont innombrables. Parfois nous avons affaire au « style substantif». L'arrivée du mari oblige la Rosalba à, enfermer son amant dans le

placard traditionnel, où il se trouve « dans les ténèbres et les

frôlements sur mon visage de ses robes )) {Diaboliques, p. 320). En français parlé, nous traduisons : « j'étais dans les ténèbres, et ses robes me frôlaient le visage». «L'inépuisable bonté de son cœur-»^ représente « un cœur inépuisablement bon ».

Mais les exemples suivants, compliqués d'une métaphore, sont plus difficilement traduisibles, et la traduction en devient une trahison : a L'éclair bleuâtre de V allumette coupe l'obscurité» {Diaboliques, p. 30).

— « L'influence des lieux ne mordait pas sur ce bronze^, verdi par le

\. Il s'a2:it d'une femme passionnée : «jalousie, inquiétude, violence, tout cela mourait dans l'inépuisable bonté de son cœur » [Diaboliques, p. 104). 2. Bronze évoque l'obstination féroce de M™® de Ferjol.

chagrinn {Hist. sans nom, p. 36 ; il s'agit de M^^^ de Ferjol). — (Les chevaux harassés) « ne donnaient même pas sur le pavé silencieux le coup de pied de Vimpatiencen {Diaboliques, p. 31). — Seul le contexte permet de comprendre la complexité de cette dernière phrase, où il s'agit de la Rosalba : « [une] friandise de flocon rose qui venait de lui monter au front» {Id., p. 318) ; la Rosalba rougit (ou plutôt « rosit»), et cette « roseur» légère est pour l'amant une chose délicieuse à savourer, une friandise.

« Un tigre d'austérité^^, « un amour de redingotey>. — Rancé était « un tigre d'austérité^)^ ; Mesnilgrand portait « un amour de redingote noire» {Diaboliques, p. 258).

Je traduis : Rancé était très austère ; Mesnilgrand portait une très jolie redingote. «Tigre», «amour», font image.

Nom abstrait sujet d'un verbe d'action. — La phrase suivante doit être considérée comme une aimable plaisanterie, de goût classique : « ma fragilité s'est permis la débauche de quelques gouttes de café dans du lait» {Premier Mémorandum, p. 206).

Mots abstraits au pluriel. — Fréquent chez les écrivains du xvii^ siècle. le procédé n'a jamais cessé d'être employé. Barbey en use naturellement : « Vous vous souvenez des acharnements de cette guerre d'Espagne ; au milieu de ces acharnements, il y avait des pauses »

{Diaboliques, p. 307).

2° L'adjectif. — Nom adjecticé. — Parfois l'emploi est banal : « un de ces airs victime {sic ; Id., p. 109). L'adjonction d'un adverbe de comparaison lui donne une valeur exceptionnelle ^ : «B..., plus pauvre, plus sale et plus hutte de pêcheurs que Port-Vendres» {Memoranda ; Œuvres, t. III, p. 114). — Barbey décrit un chapelet ; entre les dizaines noires, il se trouve « une tète de mort, en ivoire jauni, qui faisait la tête de mort plus tête de mort encore par sa couleur, comme si elle eût été depuis plus longtemps déterrée» {Hist. sans nom, p. 46).

Un autre moyen consiste à utiliser comme adjectif un nom propre, ou un nom commun accompagné d'un nom propre : « Madame de Saint-M... était là, sucée, pâle, les yeux cernés, moustaches brunes, air vignette Johannoty> {Mémorandum, Œuvres, t. I, p. 189).

Le nom propre peut être un nom historique : « Elle n'était nullement Borgia. C'était une honnête femme amoureuse, naïve, malgré sa colossale beauté, comme la petite fille du dessus de porte, qui, ayant soif, veut prendre dans sa main l'urne de la fontaine, et qui haletante,

1. Du Dandysme et de George Brummel, Paris, Poulet-Malassis, 1862, p. xv.

2. Parfois le nom adjectivé se trouve placé au milieu d'une accumulation d'adjectifs ■ une dévotion sombre, espagnole, moyen âge, superstitieuse » {Diaboliques, p. 108).

laisse tout tomber à travers ses doigts, et reste confuse...» {sic ; Diaboliques, p. 104).

Mais il est possible que la prise de Berg-op-Zoom, bien connue du narrateur, soit moins présente à l'esprit de l'auditeur ou du lecteur. Barbey est alors obligé de l'éclairer par une apposition : « Les souslieutenants de dix-sept ans ne sont ordinairement pas des Berg-op- Zoom de sagesse et de continence imprenables !» {Diaboliques, p. 33).

Adjectif substantiçé. — Banal à toutes les époques, le procédé est renouvelé par Barbey, grâce à l'adjonction d'un complément. Barbey souligne un contraste de confusion et de gaucherie dans une

femme passionnée : «C'était bien joli Seulement je n'étais pas

alors assez contemplateur pour me contenter de ce joli d'' artiste)) (souligné dans le texte ; /(/., p. 104) .

Je signale enfin divers emplois curieux de l'adjectif^. Barbey qualifie un nom par des groupes variés : « un chagrin très exalté, un chagrin à jolies)) {Id., p. 315). — (Trébutien), «ce grand moine du Mépris)) {Memoranda ; Œuvres, t. III, p. 27). «Moine» évoque une idée de vœux perpétuels : Trébutien s'était voué au Mépris, et c'était là sa grandeur.

3° L'adverbe en -ment. — Barbey, comme beaucoup de ses contemporains, recherche ces adverbes que les écrivains classiques évitaient pour leur «lourdeur». Afin d'en augmenter l'effet, il en crée de nouveaux : « [j'avais tenu] à étudier microscopiquement^ leur incroyable bonheur» {Diaboliques, p. 181 ; il s'agit de Savigny).

Habituellement l'adverbe, chez Barbey, au lieu d'être joint à un verbe, modifie un adjectif. Les exemples sont fort nombreux et très expressifs : un chapelet « contagieusement empoisonné » {Hist. sans nom, p. 46); un crime a envieusement partagé» {Pages d'histoire; Œuvres, t. III, p. 9) ; la lèvre d'une marquise est avoluptueusementestorapée» {Diaboliques, p. 105) ; l'intimité, entre un héros vaincu et une femme dépossédée de tout, est a grandiosement^ sévère)) {Ensorcelée, p. 258) ; « j'ai vécu là vingt-huit jours à l'état de Titan écrasé, sous l'impression physiquement pesante de ces insupportables montagnes »

{Hist. sans nom, p. 12) ; « une petite ville, la plus profondément et

la plus jérocement aristocratique de France» {Diaboliques, p. 193) ;

1. Une remarque de Barbey explique pourquoi, dans sa phrase, l'adjectif se trouve parfois placé curieusement avant le nom. Il écrit à Trébutien (27 mai 1830 ; Œuvres, t. II, p. 275) : « Quelle est l'étymologie du mot Blanchelande? Un mot charmant, poétique, bien fait, ai>ec la grâce de l'adjectif placé avant le substantif. »

2. Microscopiquement. — Manque à tous les dictionnaires. Noter que microscopiquement signifie : « avec l'aide du microscope » et non : « de manière microscopique. »

3. Grandiosemenl. — Manque à tous les dictionnaires. — Littré, dans ses additions, en cite nn exemple du 14 août 1877.

« la Rosalba se serait enfuie en cachant son visage dwinement ipour^Te

dans ses mains divinement rosées» (/f/., p. 306).

L'art de Barbey est ici particulièrement sensible. Alors que la construction « une petite ville profondément aristocratique », insatiablement reprise par Gautier, devient insupportable dans Le Capitaine Fracasse^ Barbey a su tirer des effets délicats et variés de ces adverbes malgré tout peu maniables.

JEUX DE MOTS ET JEUX DE PHOXÈMES. — Ce sont là des effets grossiers dont Barbey n'abuse point.

Gilles Bataille, « qui s'appelait Gilles, aimait parfois à jouer aux Gilles... ^^ {sic; Hist. sans nom, p. 139).

Le jeu sur un participe {compromis) et un temps du verbe est particulièrement significatif dans cet exemple : ( La Rosalba) « fut bien vite compromise, mais elle ne se compromit pas» {Diaboliques, p. 310). Toutefois Barbey a dû développer assez longuement la nuance suggérée par cette phrase.

Je considère comme une sorte de jeu de mots le procédé, très expressif, qui consiste à refaçonner un cliché bien connu. Barbey s'y emploie de diverses manières. Il nous présente « des drames joués par l'audace des sentiments les plus exaltés à la majestueuse barbe de l'Opinion»

{Id.j p. 191); — «une malheureuse déshonorée et traînée sur la

claie des plus mauvais propos» {Hist. sans nom, p. 90).

Dans l'exemple qui suit, l'adjectif traditionnel « seul » a été doublé d'un adjectif qui fait image : « [embrasser] d'un seul et planant^ regard » {Id., p. 192).

Mais je ne pense pas qu'il eût osé imprimer cette étrange déformation du type « à la française », risquée dans une lettre à Trébutien (2 avril 1888 ; Œuvres, t. I, p. 194) : « sir Reginal Annesby (un type à la moi)».

Quelques allitérations n'ont qu'une valeur plaisante : « Mes compagnes de route ont coqueté et cacqueté leur toilette de nuit» {Memoranda ; Œuvres, t. III, p. 26) ; — « un mendiant s'appuie sur un bâton fourchu et ferré» {Ensorcelée, p. 60).

COXCLUSiox. — Il n'est pas douteux que Barbey d'Aurevilly soit un grand « styliste ». Ce que nous devons admirer chez lui, d'ailleurs, c'est moins l'extrême variété des procédés employés que l'originalité avec laquelle il a usé de toutes les ressources que la rhétorique clas-

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