Fécalité. — Manque à tous les dictionnaires
Les « pensées détachées», chez Barbey, représentent un genre à, part, tout à fait exceptionneL En général, sa phrase est longue, molle jusqu'à en être, comme dit Sainte-Beuve, flexueuse. Pour parler comme Barbey, je dénommerai cette phrase «la rivière qui serpente».
„ LA RIVIÈRE QUI SERPENTE^' Barbey voit le visage de son personnage « sculpté dans du marbre vert ». Cette image (assez étrange) sera le sommet psychologique de la phrase. Barbey la fait précéder de deux détails secondaires : « Beau, mais marqué d'un sceau fatal, le visage de Vinconnu semblait sculpté dans du marbre vert, tant il était pâle!)) Le point d'exclamation, logiquement, termine la phrase. Barbey enchaîne : « et cette pâleur verdâtre et meurtrie ressortait durement sous le bandeau qui ceignait ses tempes )), adjonction utile, sinon indispensable. Mais bandeau appelle une explication (de fait, le terme est impropre et nous suggère une vision peu exacte de la réalité) : « car il portait le mouchoir noué autour de la tête comme tous les Chouans )k Viennent alors une cascade de détails de plus en plus oiseux, séparés par des virgules : «qui couchaient à la belle étoile, j I et ce mouchoir, j dont les coins pendaient derrière les oreilles, / était un mouchoir ponceau, j / passé en fraude, j j comme on commençait d'en exporter de Jersey à la côte de France. ^ »
LA PHRASE A QUEUE. — La phrase à queue peut être considérée comme une variété de l'espèce précédente. Après une principale relativement courte, une série de propositions secondaires introduisent des idées nouvelles, le plus souvent précédées par des relatifs.
Barbey présente Gilles Bataille, ancien épicier de Sa Majesté Napoléon, empereur et roi :
De fait, à le bien considérer, c'était un magnifique vieillard, relativement très jeune, très souple et très solide, et qui aimait à rappeler son inentamable solidité avec une fatuité hypocrite, quand il montrait d'un air qui mendiait la pitié un pouce très agile et qui se portait très bien, mais qu'il disait être resté paralysé depuis l'explosion de la Machine infernale, qui l'avait jeté, racontait-il, par la fenêtre du petit café de la rue Saint-Nicaise au premier, où il lisait tranquillement le journal, et précipité absolument fou jusqu'à Chaillot, d'où il se fit ramener à sa femme, qu'il trouva sans connaissance dans les mains du Docteur Dubois, lequel lui extrayait des seins les vitres brisées de sa boutique"^.
1. L' Ensorcelée ; Œuvres, t. II, p. 61. — Les barres de fraction soulignent les « trous » ; leur nombre est proportionné à l'importance du « trou ».
2. Une histoire sans nom, Œuvres, t. III, p. 138. — C'est ainsi que parlent les enfants et les illettrés, suivant les hasards de l'association des idées. La subordination artificielle dissimule une simple coordination.
LA PHRASE A PAnE.\TiiÈSE. — La phrase à parenthèse constitue un autre type de phrase difforme. Cette constatation très simple : K la vieille Agathe avait son franc parler avec ces clames de Ferjoly>, devient, sous la plume de Barbey : «La vieille Agathe, fille trois fois majeure, qui avait été une belle fille, blanche et rose, — couleur de pommier en fleurs — comme le Cotentin en produit, et qui avait accompagné sa jeune et amoureuse maîtresse dans les Cévennes lorsque le baron de Ferjol l'avait si scandaleusement enlevée, la vieille Agathe avait son franc parler avec ces dames de Fer job) {Id., p. 39-40). Noyé dans ses incidentes, Barbey a dû, pour se tirer d'affaire, employer le procédé commode et peu élégant de la reprise du sujet.
LA 1 RUPTURE «. — Le dernier moyen employé par Barbey pour désarticuler la phrase logique, c'est la «rupture». La rupture consiste à séparer brutalement un groupe de mots joints étroitement par le sens, tels que : « un regard noyé de tendresse ))^ « ces prosopopées aimées de Rousseau i). 11 en résulte, pour le lecteur, un effet très sensible : « A l'espèce de haine de la fille, je ne pouvais m'empècher de penser qu'elle avait surpris le secret de sa mère à quelque émotion exprimée, dans quelque regard trop noyé, involontairement, de tendresseï) {Diaboliques, p. 106). • — (Le Pindare de Villemain) « est écrit comme Villemain sait écrire, de cette longue phrase cicéronienne, moins pure que l'antique et que Villemain émaille de ces prosopopées (0 Racine ! 0 Bossuet !) aimées de Rousseau le rhéteur, mais qui, au moins, lui, avait quelque chose par-dessous sa rhétorique. Pour Villemain, il n'y a rien sous la sienne, et c'est là sa gloire. C'est la rhétorique même»^.
Pour quelles raisons Barbey d'Aurevilly s'applique-t-il ainsi à disloquer sa phrase? Il ne semble pas qu'il faille songer à une influence de la « phrase femelle « de Lamartine : les longues phrases peu articulées des Méditations répondaient à la façon de penser, ou plutôt de rêver, qui était celle du poète ; Barbey serait plutôt net et brutal. Je ne crois pas non plus qu'il faille expliquer ces phrases par la négligence d'un improvisateur peu soucieux de classer logiquement les détails de sa pensée. En effet, il ne s'agit pas d'un cas isolé : les Concourt, Léon Cladel, d'autres contemporains offrent les mêmes types. Il semble que ces romanciers aient cherché à éviter la période que Cicéron et Quintilien avaient léguée aux grands écrivains classiques, et dont
1. Œuvres et Hommes, t. VI, p. 28. — Notons le mais, qui oppose à l'idée : « Rousseau était un rhéteur », l'idée : « il avait quelque chose par-dessous sa rhétorique ». La construction est pénible et la valeur de mais n'apparaît qu'à la réflexion, quand on s'avise que Ratbey, abandonnant le sujet de sa principale (Villemain), rattache sa relative à Rousseau.
Hugo et ses disciples avaient largement usé et même abusé. Barbey n'apprécie ni la rhétorique creuse de Villemain, ni la rhétorique sincère de Rousseau, et professe évidemment que la longue phrase cicéronienne n'est admirable que chez Cicéron. La Révolution romantique — issue d'une Révolution politique et sociale — avait déconsidéré la vieille rhétorique, comme elle avait déconsidéré la perruque, la poudre, la queue, et bien d'autres choses. De même que Molière, jadis, mettait dans la bouche de Thomas Diafoirus les phrases de discours latin qu'on lui avait enseignées au collège, Flaubert, cet artiste de la phrase, ne se sert de la période traditionnelle qu'à l'occasion du Comice agricole, pour se moquer d'un sous-préfet. La phrase courte — la sentence à la Sénèque — avait été, elle aussi, exploitée par Hugo, et il fallait éviter à tout prix, dans le roman, le rythme haletant de certains chapitres de L'Homme qui rit et des Travailleurs de la Mer. Flaubert., par un travail acharné, a réussi à construire solidement des phrases «mâles», qui ne rappellent jamais ni Cicéron, ni Villemain. Moins scrupuleux ou moins savants, d'autres romanciers ont usé d'une phrase systématiquement longue et non organisée, qui avait à leurs yeux l'avantage de ne pas sentir l'huile, mais qui présente pour nous l'inconvénient de n'être plus une phrase, c'est-à-dire une construction logique bien définie.
CONCLUSION
La postérité s'est montrée très sévère pour Barbey, cet ultra-romantique qu'on a parfois proclamé « réaliste». Calmettes, qui l'a connu, en a laissé un portrait pittoresque, qui, dans l'ensemble, me paraît juste:
Barbey, sorte d'enfant de vieux, fruit tardif du romantisme caduc, semblait réincarner physiquement et littérairement la manie de l'extraordinaire, le goût des étalages emphatiques et des paradoxes 'à l'esbroufe. Il s'habillait en faraud d'ancien régime. Ses chapeaux provocants, ses jabots et ses manchettes, ses redingotes serrées au buste sur un corset et bouffantes à la jupe, ses pantalons galonnés qu'il battait de son stick, semblaient évoquer quelque Franconi romantique. Et l'allure de sa personne fut aussi celle de ses éciits. Il y menait à la cravache des idées de parade ; son style sent souvent la trique et le fouet. Dans plusieurs de ses romans, il a poussé jusqu'à l'horreur le batelage de l'effet et la fantasmagorie du pittoresque^.
Grand seigneur d'ancien régime, Jules Barbey d'Aurevilly avait la prétention, dans son cabinet, d'écrire comme le duc de Saint-Simon, et, dans un salon, de parler comme le prince de Ligne. Il ne manquait pas