‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 122 sur 324 · Calmettes (F.), Leconle de Lisle et ses amis. p · texte numérisé non relu

Calmettes (F.), Leconle de Lisle et ses amis. p

d'esprit, et du plus fin : il savait, suivant la meilleure tradition du XVIII'' siècle, aiguiser une antithèse et accoupler deux mots tout étonnés de se trouver ensemble. Mais, sans qu'il s'en doutât, il avait subi la contagion du mauvais goût de l'époque : ce ci-devant avait lu les bousingos ; il en avait conservé la syntaxe lâche et le vocabulaire truculent. Son purisme, tout de façade, admettait trop facilement des imprudences de langage que ses ancêtres appelaient solécismes et barbarismes. D'autre part, ce talon rouge, au lieu de se nourrir de Voltaire, semble avoir pris trop souvent pour modèle les pecques provinciales dont se gaussaient, au grand siècle, les vraies Précieuses i. Ce prétendu « classique souterrain «^ n'était qu'un romantique déguisé^. Jules Claretie, qui a été aimable pour lui^, évoque, dans son article, « les récits extravagants que le romantisme a multipliés », et cite La Peine du Talion^ de Jules Lacroix, Les Roueries de Trialph, de Lassailly, et le Champavert de Petrus Borel. Reconnaissons toutefois que si Barbey, quand il se travaillait, en arrivait à écrire des phrases comme celles-ci : « Les poètes enfoncent les voyageurs et la réalité, et donnent pour le monde de la portière de la voiture ce mépris sublime qui nous fait garder sardanapalement notre tête sur les coussins»^, il a laissé quelques belles pages qui lui permettront de connaître la gloire modeste des anthologies :

...ces routinières de l'amitié avaient dans leur salon une de leurs amies, noble comme elles, qui travaillait à la plus extravagante tapisserie avec une

telle action qu'elle semblait se ruer à ce travail Fée plus mâle, aux traits

l)lus hardis, à la voix plus forte, celle-ci tranchait par la brusquerie hommasse lie toute sa personne sur la délicatesse et l'inertie de ces douces Contemplatives, de ces deux vieilles chattes blanches de la rêverie sans idées, qui n'avaient jamais été des Chattes Merveilleuses. Ces pauvres vierges de Touffedelys avaient eu le suave éclat de leur nom dans leur jeunesse ; mais elles avaient vu fondre leur beauté au feu des souffrances, comme le cierge voit fondre sa cire sur le pied d'argent du chandelier.

1. M. de Ponlmartin (Gazette de France, \" octobre 1882) a relevé dans Une Histoire sans nom une longue série de phrases scandaleuses (Œiwres, t. III, p. 169-170). Je n'en cite que deux : « nous mettrons l'épaisseur de la sensation de son pays entre elle et nous » ; «la rigoureuse justice de Dieu avait rompu sur son genou la taille de cette pauvre voûtée ».

2. Barbey d'Aurevilly est «l'un de ces classiques souterrains qui sont la véritable vie de la littérature française » (Remy de Gourmont, Promenades littéraires, V^ série, p. 258).

3. Ses contemporains se sont amusés, imitant son propre style, à qualifier son catholicisme de « diabolicisme » (Calmettes, Leconle de Lisle et ses amis, p. 314). Antoine Laporte l'appelait un « malédicteur » (cité par Henri Bachelin, dans Barbey d'Aurevilly, Œuvres, éd. Bernouard, t. I, p. mi).

4. M. Barbey d'Aurevilly a «une forme à lui, une forme pittoreque, hardie, ardente, insensée parfois, irritante souvient, intéressante toujours. Il a poussé sa manière au paroxysme dans Les Diaboliques )> {Le Constitutionnel, 19 déc. 1874; Barbey d'Aurevilly, Œuvres, t. VII, p. 402).

5. Pensées détachées ; Œuvres, t. XVII, p. 166. — Voici la phrase qui précède : « la meilleure manière de voir le monde, c'est de le voir à travers les grands poètes. »

Histoire de la langue française. XIII. 12

A la lettre, elles étaient fondues... [sic] tandis que leur amie, robustement et rébarbativement laide, avait résisté. Solide de laideur, elle avait reçu le soufflet, Valipan du Temps, comme elle disait, sur un bronze que rien ne pouvait entamer^.

L'influence de Barbey d'Aurevilly — qui est réelle sur ses contemporains — se confond avec celle de Hugo et de ses disciples, dont il a possédé (en partie) les qualités et dont il a poussé les défauts à l'extrême.

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