‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 123 sur 324 · Le Chevalier des Touches ; Œuvres, l. VI, p · texte numérisé non relu

Le Chevalier des Touches ; Œuvres, l. VI, p

L'homme. — Villiers de l'Isle-Adam (Jean-Marie-Mathias-Philippe- Auguste)^ a été considéré par Henri de Régnier comme « un grand poète» [Portraits et Souvenirs^ p. 30), par Mallarmé comme un génie^. II fut un brillant causeur, ou plutôt un improvisateur de génie. Calmettes {Leconte de Lisle^ p. 158) témoigne qu'il achevait rarement ses phrases et que « souvent il les commençait par le milieu, parce qu'il s'en était dit à part soi le début». Régnier nous décrit « l'étrange spectacle d'une pensée cherchant sa forme et son expression définitive avec des nuances d'intonations et dçs ratures de paroles», « quelque chose comme une écriture orale, mimée, inquiétante et fugitive » (/rf., p. 24-25). Quelques-uns des jugements littéraires de Villiers méritent, par l'originalité de leur présentation, de passer à la postérité. Il n'aimait pas les «lyriques humides», Lamartine et Musset : « Retapes, il font psitt au public, comme la fille au client» (Calmettes, /rf., p. 177) ; et : « Honte et malédiction à qui laisse pleurer son cœur en poésie ! » (/rf., p. 1^0). De Coppée, il disait : « c'est du batelage, non de la littérature» [Id.^ p. 178). Il n'était pas moins pittoresque quand il s'écriait :

1. A consulter : Rougemont (Edouard de), Biographie et Bibliographie, etc., Paris, Mercure de France, 1910, in-lS, 417 p., portrait, tableau généaloi^iquc.

Voyez surtout Drou^ard (E.), Villiers de l'Isle-Adani. Les Trois premiers Contes : Claire Lenoir, L' I nier signe, L'Annonciateur, Paris, Belles-Lettres, 1931, in-8°, t. I, texte, 242 p. ; t. II, Sources, Évolution du texte, 286 p. (en particulier, sur la ponctuation et la typographie, p. 249-255). Publications de la Faculté des Lettres d'Alger, 2« série, t. III et IV.

Un article très intéressant [Revue d'Hist. Litt., 33" année, 1926, p. 55-83, 180-200), intitulé La Genèse d'un poème : «L'Annonciateur », de Villiers de l'Isle-Adani [Contes cruels, Épilogue), donne quatre états de l'œuvre (feuilleton de La Liberté, 26 juin 1869 ; plaquette offerte à R. Lesclide, 1878 [?J ; La Croix et l'Épée, 19-26 avril 1879 ; Contes cruels, février 1883). L'Annonciateur a été écrit entre le 29 mars 1868 et le 26 juin 1869.

Le titre Œuvres renvoie à l'édition du Mercure de France.

2. «Un génie! nous le comprîmes tel» [Divagations, p. 69). — Dans une lettre (mardi 20 mars 1883), Mallarmé louait « cet Annonciateur, qui me fait tant rêver pour savoir si ce n'est pas le plus beau morceau littéraire dont je garde la mémoire ». — Banville', Baudelaire et Wagner étaient aussi des admirateurs de Villiers de l'Isle-Adam.

«Ah ! je m'en souviendrai de la planète Terre !» (Régnier, /(/., p. 31). Le caractère dominant de son œuvre, c'est la « démesure».

Le poète. — Je négligerai son œuvre en vers, que Leconte de Lisle a sévèrement appréciée^ : le Golgotha des Singes est « un poème insensé», d'ailleurs banal et plat dans son excentricité. L'esquisse à la manière de Goya, en l'honneur de la locomotive, me paraît caractéristique ; la langue est surtout remarquable par de nombreuses impropriétés : le style mélange, comme tant d'œuvres médiocres de l'époque, les élégances néo-classiques et les truculences romantiques 2.

Les Contes. — Les Contes, qui me paraissent représenter le mieux la prose prosaïque (si je puis m'exprimer ainsi) de Villiers, offrent surtout les traits d'un romantisme exacerbé^. Voici la description d'un paysage breton {U Inter signe, éd. Drougard, t. I, p. 191) :

En ce moment, la lune s'éleva sur les sapins derrière les collines, éclairant les landes et les bois à l'horizon. Elle nous baigna spontanénnent de sa lumière morne et pâle, de sa flamme déserte et pâle. Nos silhouettes et celles du cheval se dessinèrent, énormes, sur le chemin. — Et, du côté des vieilles croix de pierre, là-bas, — du côté des vieilles croix en ruines qui se dressent en ce canton de Bretagne, dans les écreboissées on perchent les funestes oiseaux échappés du bois des Agonisants, — j'entendis, au loin, un cri affreux ; l'aigre et alarmant fausset de la Freusée. Une chouette aux yeux de phosphore, dont la lueur tremblait sur le grand bras d'une yeuse, s'envola et passa entre nous, en prolongeant ce cri.

Le «bourgeois» a été dépeint par Villiers sous le nom de Tribulat

1. Lettre à Heredia du 12 juillet 1869, dans Ibrovac, J.-M. de lleredia, Paris, Presses françaises, 1923, in-S», p. 109. Thèse de Paris. 2

Admirons le colosse au torride gosier Abreuvé d'eau courante et nourri de brasier.

Cheval de fer que l'homme dompte !

C'est un sombre coup d'œil, lorsque, subitement, Le frein sur l'encolure, il s'ébranle fumant Et part sur ses tringles de fonte.

Je note dans la strophe suivante : « centaure moqueur », « dragon » qui « semble avoir des ailes ». Voici la fin :

Quand il fait lourdement onduler ses wagons.

Le soir, dans la campagne, avec un bruit de gonds.

Fauve cyclope des ténèbres, On croit voir, léthargique, une hydre du chaos Qui revient sous la lune, étirant ses grands os

Et faisant valoir ses vertèbres.

Courage, char macabre, auguste et boréal ! Éclaireur de la route noire !

[Œuvres, t. X, p. 196-197 ; le poème a paru dans le Parnasse contemporain de 1866. 3. La Prière indienne (Œuvres, t. X, p. 25) porte comme épigraphe :

L'horrible est beau !

(Shakespeare, Macbeth.)

Bonhomet, « docteur philanthrope et homme du monde» {Claire Lenoir, éd. Drougard, t. I, p. 35). Pour étudier le chant des cygnes, Bonhomet les étrangle sur le bord d'un étang : « Qu'il est doux d'encourager les artistes», se disait-il tout bas. Tribulat Bonhomet — variante plus poussée de Bouvard et de Pécuchet — s'exprime dans un style analogue à celui de Joseph Prudhomme [Claire Lenoir, éd. Drougard, t. I, p. 34) :

Les coins de ma bouche pincée et pâle ont les plissements d'un linceul.

Elle est assez rapprochée du nez pour en prendre conseil avant de discourir à la légère et, suivant le dicton, contme une corneille qui abat des noix.

Sans mon menton, qui me trahit, je serais un homme d'action ; mais un Saturne sénile, sceptique et lunatique, l'a rentré comme d'un cou[> de faux. La couleur et la qualité de mon poil sont dures comme celles de mes pairs en contemporanéité symbolique. Mon oreille, finement ourlée et longue comme celle des Chinois, notifie mon esprit minutieux.

Ma main est stérile ; la Lune et Mercure s'en disputent les bas-fonds : mon grand médium noueux, spatule, chargé de ratures à sa deuxième phalange, les laisse faire, en son nonchaloir.

Le portrait se termine par cette phrase : « A moi seul j'ai la physionomie de mon siècle, dont j'ai lieu de me croire l'Archétype » (p. 35 ; variante : « le type »).

Mélange des langues et des tons. — Villiers mélange souvent la prose commune et la prose poétique^. Voici un paysage oriental qui ne manque pas d'éclat :

Sur les hauteurs, à l'est occidental, de longues forêts de palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages sur les vallées du Habad ; — à leurs versants opposés s'alternaient, dans les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l'étouffante brise. Là, dans ces jardins, s'élançaient des fontaines dont les jets retombaient en gouttes d'une neige couleur de feu'-.

Il pratique aussi l'alliance de la vieille et de la nouvelle rhétorique, mariant aux rutilances d'une couleur locale ultra-romantique les types de phrases recommandés par Quintilien : « La porte s'ouvrit, largement, lentement, silencieusement» {U Intersigne, éd. Drougard, t. I, p. 183). Dans Akëdysseril, nous voyons le vizir gouverneur et les trois vizirs- guikowars du Habad {U Amour suprême, p. 306), trois phaodjis en turbans et en tuniques noirs (p. 320), et, « au centre d'un demi-orbe formé de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés

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