L'Amour suprême, Akëdijsseril, p. 294-295. — Epio;raphe
Toute chose ne se constitue que de son vide
(Livres Hindous).
de sowaris et de guerriers d'élite , l'éléphant noir, aux défenses
dorées, d'Akëdysseril » (p. 312). — Parfois le lecteur éprouve quelque surprise à voir Antonie allumer « un papelito roulé sur une pincée de phëresli))'^. La chose est d'autant plus étrange que les amants d'Antonie parlent le français du xvii^ siècle : « Un drille ne vous baillerait point, aussi naïvement, pareils gages de tendresse» {Id., p. 74; le lecteur apprend que ce « gage» — une mèche de cheveux noirs — est fantaisiste : ce sont les cheveux d'Antonie elle-même).
Vocabulaire. — Le vocabulaire est très varié. « La puissance des mots, il l'admettait jusqu'à la superstition», dit Remy de Gourmont^. J'ai cité un choix de mots exotiques. Mais Villiers ne dédaigne pas le français de Bretagne ; il nous présente une jeune fille, « née avec le mal du ciel», selon l'expression du pays; dans «ses yeux aux lueurs de violettes après un orage», on lisait le vœu de «rester demoiselle»^. Les néologismes ne sont pas rares. Louis XVII est «ce personnage inécouté)) {L' Amour suprême, p. 236) ; les talons du comte de Bismarck- Schônhausen sont <.i enscellés de longs éperons d'acier» {Id., p. 230) ; l'auteur savoure l'arôme d'une tasse de pur café « tout en suivant du regard les spirales opalissées d'une cigarette» {Id., p. 164).
Mais c'est surtout dans les vocabulaires techniques que Villiers puise sans circonspection. Dans Axel, il ajoute à son texte primitif des mots «ecclésiastiques et conventuels» : a proditoire, prémonitoire, satisfactoire, jruition. coUaudation))^. Dans V Amour suprême, il énumère les découvertes et inventions les plus récentes, « depuis le thallium jusqu'au radiomètre)) (p. 196) ; soucieux d'étudier la psychologie du guillotiné, les « hommes de science » recevront sa tète encore chaude après la décollation : « Cette tête sera donc immédiatement enserrée, à sa ligne de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les reffusions de sang artériel, profluées, s'il est possible, de son tronc
1. Œuvres, 1. II, p. 73. — Les corrections rolovées par M. Drougard {op. cit., t. II, p. 247) sont significatives : Belh-Sahèe devient Bat-Schëba ; Samuel, Scliemouël ; Sahul (que des ignorants écrivent Saul), Schaôul. — Les chérubins, appelés chëroubs, prennent leur désinence hébraïque : chroubin (on attendrait : chëroubim, qui est correct).
2. Mercure de France, août 1890, p. 259. — Remy de Gourmont constate les « mystiques pouvoirs de l'articulation syllabique ».
3. L'Amour suprême, p. 1 1 (l'histoire est «localisée » à Locmaria).
4. Remy de Gourmont, loc. cil., août 1890, p. 259. — On trouvera la signification de ces mots dans les dictionnaires spéciaux. — Voici des renseignements sur les autres : Enscellé, trémébonde: 0 Acad. 1835,1878 ; Comp. 1842 ; Littré, Suppl., Add. ; H. D. T. —Bisexuel: © Acad. 1835, 1878 ; Comp. 1842 (qui connaît bisexe, t. d'hist. nat.) ; H. D. T. — Est dans Littré (t. de Botanique). — Inécoulé : ■© Acad. 1835, 1878 ; H. D. T. — Est dans Acad., Comp. 1842 ; Littré. — Opalissé : 0 Acad. 1835, 1878 ; Comp. 1842 (qui a : opalisant, t. d'Hist. nat., « qui a les reflets brillants de l'opale » ; opalisé, t. de Minéral., « qui est converti en opale ») ; Littré (qui a : opalisé, t. de Minéral.) et Suppl. ; H. D. T. — Opalissé est-il une faute; ou signifierait-il : « lisse comme une opale » ?
même — maintenant debout sous la haute table trouée» (p. 76 ; c'est moi qui souligne). L'impression générale est d'une richesse superfétatoire et non dénuée de prétention. Ainsi Villiers dédaigne l'adjectif « tremblant» : « elle parlait d'une voix tréméhondey» {Claire Lenoir, éd. Drougard, t. I, p. 153) ; — le bouquet du feu d'artifice de la Fête nationale éclate « dans l'éloignement, sur la ville exultante, aux acclamations d'une multitude bisexuellen {Id., p. 159).
Procédés de style i. — L'étude des procédés de style révèle le même éclectisme dans la démesure. Voici des composés : « Le fil du
Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la Pensée-vive^ paraît-il »
{U Amour suprême, p. 79) ; — « j'entendis des tics-tacs, des craquements brefs du bois et des murs. Sans doute des horloges-de-mort. Chacun des bruits imperceptibles de la nuit se répondait, en tout mon être, par un coup électrique» {Œuvres, t. II, p. 295). Un Indien du Nouveau-Monde s'appelle U Homme-qui-marche-sous-terre^.
Villiers n'échappe pas à la mode du « style substantif». Louis XVII, nous dit-il, n'avait trouvé « dans sa capitale, qu'un grabat de charité)) {U Amour suprême, p. 236-237). Il pratique l'épithète «subjective» : Huysmans et Mallarmé admiraient beaucoup « la clarté déserte de la lune» (Clouard, Histoire de la littérature française du Symbolisme à nos jours, t. I, p. 38).
Dans un autre genre, il recherche la répétition symétrique, blâmant « celles qui calculeraient leur holocauste de façon à n'offrir à Dieu que le rebut de leur corps et la cendre de leur âmey> {U Amour suprême, p. 23 ; il s'agit de jeunes filles qui entrent au couvent).
L'IMAGE. — ■ Les images, qui donnent l'impression d'être voulues et non spontanées, éclatent comme des pétards. « Je redoute ce vestiaire qu'on appelle la Mort» {Claire Lenoir, éd. Drougard, p. 127) ; — « "Ah ! froide Suzannah, lui dit G*** en riant, vous êtes venue, ce semble, au
monde à seule fin d'y rappeler que la neige brûle " A ce propos élé-
giaque, je compris que la mèche des cerveaux menaçait de devenir charbonneuse, et qu'il fallait réagir.
Comme une étincelle suffit, parfois, pour en raviver la lumière, je résolus de la faire jaillir, à tout prix, de notre convive taciturne» {Œuvres, t. II, p. 136). Enfin Remy de Gourmont note «les cris des canons tout enrhumés de rouille» {loc. cit., p. 264).
1. Villiers en use assez librement à l'égard de la grammaire, et n'hésite pas à commettre certains écarts, non dépourvus de quelque élégance : «J'écoutais ses pas s' approcher. i> 11 s'agit de l'empereur Alexandre II (L'Amour suprême, p. 267). — Je n'insiste point sur ces fantaisies.
2. Remy de Gourmont, loc. cit., p. 259. — Horloges-de-mort appartient à un autre type ; c'est un mot populaire, d'origine dialectale.
La phrase. — La phrase de Villiers recherche l'effet. Parfois elle s'allonge de façon anormale. Ailleurs elle se découpe en menus fragments, parfois agrémentés d'une incidente exclamative, avec des anacoluthes : « Et — je me rappelais ! — la gravité, si étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs sujets préférés, nous avaient révélé l'un à l'autre mille affinités d'âme, telles que souvent, entre nous, de longs silences, extra-mortels peut-être ! avaient passé. ^» Ou bien des phrases brèves se succèdent dans un rythme haletant :
Il était bien minuit.
Mes idées étaient morbides. Qu'était-ce donc ? L'ombre était extraordinaire.
Comme je m'approchais de la porte, une tache de braise, partie du trou de la serrure, vint errer sur ma main et sur ma manche.
Il y avait quelqu'un derrière la porte : on avait réellement frappé.
Cependant, à deux pas du loquet, je m'arrêtai court.
Une chose me paraissait surprenante : la nature de la tache qui courait sur ma main. C'était une lueur glacée, sanglante, n'éclairant pas. — D'autre part, comment se faisait-il que je ne voyais aucune ligne de lumière sous la porte, dans le corridor ? Mais, en vérité, ce qui sortait ainsi du trou de la serrure me causait l'impression du regard phosphorique d'un hibou !
En ce moment, l'heure sonna, dehors, à l'église, dans le vent nocturne.
— Qui est là ? demandai-je, à voix basse.
La lueur s'éteignit : — j'allais m'approcher...
Mais la porte s'ouvrit, largement, lentement, silencieusement^.
C'est un procédé facile que de déplacer les mots et particulièrement certains adjectifs : «cette immotivée décision de l'étranger» [Amour suprême^ p. 237).
Le procédé le plus commun et le plus voyant est celui qui consiste à signaler des intonations inattendues : par là, une page écrite devient en quelque sorte parlée pour le lecteur. Ici les corrections sont particulièrement instructives. Villiers avait écrit : « Je relevai les yeux et la direction de mon regard tomba sur un homme» ; il ajoute des points de suspension : « Je relevai les yeux... et la direction de mon regard tomba sur un homme »^; — «je m'aperçus que j'étais mortellement
1. L'Amour suprême, p. 10. Il s'agit de Lysiane d'Aubelleyne. — Voyez aussi (Id., p. 321) la phrase qui commence par : « Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d'étincelles, renversant les psylles terrifiés », etc.
2. L'Intersigne, éd. Drougard, t. I, p. 182-183. — La méditation d'Edison (citée par Remy de Gourmont, loc. cit., p. 267), trop connue pour que je la reproduise, est tout à fait caractéristique de ce rythme haché.
3. Claire Lenoir, p. 57. — Cf. : Texte primitif : « marchons et agissons comme si Quelqu'un devait nous comprendre » ; texte définitif : « comme si... Quelqu'un... devait nous comprendre » (Id., p. 106). — Balzac, qui, dans ses premières éditions, avait usé et abusé des points suspensifs, avait renoncé à ce procédé grossier [L'Eglise, éd. Pommier, p. 90).
pâle, et je m'ensevelis dans un ample fauteuil» devient : « je m'aperçus que j'étais mortellement pâle ! et je m'ensevelis dans un ample fauteuil» {Intersigne, p. 171). Des tirets — signe de ponctuation cher aux romantiques — surgissent au cours des éditions successives, ainsi que de nouvelles virgules et de nouveaux alinéas.
De nombreux mots s'ornent de majuscules : «l'Univers» {Claire Lenoir, p. 38) ; «les risibles enfants de la Femme», «le Hasard», «le Ciel» {Id., p. 40), « le Destin» (p. 41), «dans l'esprit du Lecteur» (p. 57), etc., etc.
La typographie. — La typographie n'est pas moins originale. L'italique souligne nombre de mots que le lecteur doit détacher du contexte : « au point de vue moral, puisque, d'après la loi, les anciens vœux sacrés du mariage ne peuvent plus être, en France, que conditionnels, n'est-il pas logique, après tout, que les vieux parjures de l'adultère deviennent fictifs? Comédiens d'un côté, fantoches de l'autre » {U Amour suprême, p. 130). Mais il arrive aussi que des phrases entières sont imprimées en italiques.
Des capitales viennent, à l'occasion, élever des mots à un «étage» supérieur à celui des italiques : « les restes d'un décapité, aussitôt après la chute du glaive, ne seraient, assez souvent, que ceux d'un AGONISANT, tion pus cncore ceux d'un défunt» {U Amour suprême, p. 79).
Enfin Villiers use d'une capitale italique (dont l'effet est d'ailleurs
peu heureux) : « L'Agence du Chandelier d'Or Elle entreprend la
location de... Roméos de fantaisie, de simili-séducteurs, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles billets de banque, de se laisser prendre en un flagrant délit d^adultère FICTIF, avec celles qu'ensuite des amants réels épouseront tranquillement un temps moral après Vesclandre.
Maison de confiance» {Id., p. 119).
Conclusion. — La langue et le style de Villiers de l'Isle-Adam ont beaucoup vieilli, et l'abus de procédés grossiers nous semble souvent insupportable^. Mais l'influence de ce prosateur-poète, qui parlait « avec une sorte de fièvre lyrique de l'Invisible, du Mystère, du Destin, de la Mort »2, a été considérable sur ses contemporains. Par les outrances
1. Toutefois, d'après Calmettes (Leconle de Lisle, p. 157), Anatole France considérait Villiers de l'Isle-Adam comme un « écrivain du plus grand style ». Mais le père de M. Bergeret ne mettait-il pas quelque ironie dans cet éloge ?
2. M. Valère-Gille, Bulletin de l'Académie Royale de Belgique, avril 1948, t. XXVI, p. 46. — Les Flaireurs de Van Lerberghe, en particulier, auraient été inspirés par Villiers.
de la forme comme par la pensée, il nous paraît plutôt un traînard de l'armée romantique qu'un héraut du mouvement symboliste^.