CONCLUSION : LE ROMANTISME
Dès lors, pourquoi l'adjectif « romantique » est-il aujourd'hui « dépréciatif»? Le Symbolisme, le Surréalisme ne sont-ils pas les enfants du Romantisme? (des enfants terribles !) Les Symbolistes, les Surréalistes n'ont-ils pas renouvelé, en les poussant jusqu'à l'absurde, les outrances linguistiques et littéraires des Romantiques ? Or, ni le mot symboliste^ ni le mot surréaliste ne sont devenus des termes méprisants.
Il n'est pas aisé, en l'absence d'une étude scientifique du mot, de déterminer exactement le sens que « romantique » a pris dans la langue française actuelle, quand il s'agit de langue et littérature^. Il semble que romantique (plus ou moins rattaché à roman et à romanesque) s'oppose à «réaliste», dont la signification, dominée par «réel», « réalité», est claire et bien assise. L'œuvre romantique serait donc à la fois chimérique pour le fond, et, dans la forme, plus ou moins négligée, avec quelque démesure dans l'emploi du vocabulaire et des procédés de style ; le tout, d'ailleurs, laissant l'impression générale d'un art vieillot et démodé 2.
Il faut, pour trouver l'explication de ce changement de sens, se reporter à l'Époque Réaliste. C'est alors qu'un Baudelaire éprouvait à l'égard de Hugo un mélange singulier d'admiration sans borne et de mépris féroce. C'est alors que se constitue le type du Romantique, sous l'aspect d'un jeune homme de costume vaguement moyenâgeux, le poignard au côté, buvant l'eau des mers dans le crâne des morts. C'est alors qu'écrivains (et professeurs) s'élèvent contre l'Inspiration, l'improvisation, la facilité et la négligence, — que les Parnassiens s'avisent que le Poète doit être doublé d'un versificateur, et que le versificateur est une manière de menuisier. La Doctrine de l'Art pour l'Art avait été fondée par des « artistes» ; elle est désormais pratiquée par des artisans méthodiques et scrupuleux^. L'écrivain reprend ce Boileau tant dédaigné — et si copieusement insulté :
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cesse et le repolissez.
1. Le Diclionnaire de l'Académie de 1935 ne nous fournit, après une définition insuffisante, que des exemples « politiques » : « 11 se dit encore, par analogie, des Œuvres ou des personnes chez qui l'imagination l'emporte sur le sens des réalités. Une politique romantique. Substantivement : «Cet homme d'Etat est un grand romantique.» — Un exemple de « romantisme », sous la plume de Gide, précise bien la valeur du mot. Mais il ne s'agit ni
de langue ni de littérature : «Monsieur Vedel, un brave méridional tout rond, dont
le subit romantisme jurait étrangement avec l'anodine placidité du reste de sa personne » [Si le Grain ne meurt, p. 64).
2. Lamartine, Hugo, Vigny, Musset seraient-ils devenus des « classiques » ? l'etrus Borel et Lassailly resteraient « Romantiques ».
3. Précisant la Situation de Baudelaire {Variété II, p. 157-158), Valéry caractérise ainsi les Romantiques :
Les romantiques avaient négligé tout, ou presque tout ce qui demande à la pensée une attention et une suite un peu pénible. Ils recherchaient les effets de choc, d'entraînement et de contraste. La mesure, ni la rigueur, ni la profondeur, ne les tourmentaient à l'excès. Ils répugnaient à la réflexion
Au bouillonnement romantique succède une réaction de caractère classique^.
Il serait imprudent de fixer des dates précises à, des « mouvements» de ce genre. De fait, après la Révolution Romantique, il ne peut plus exister, à proprement parler, d'École littéraire (le mot d'École impliquant non seulement un Maître, une Doctrine et des Disciples, mais l'adhésion d'une majorité d'écrivains au cours de plusieurs générations). Des artistes jaloux de leur individualité ne peuvent guère constituer que des groupes peu nombreux et éphémères (des chapelles). Vers 1885, entre les Classiques purs et les Romantiques avérés (disciples de Vigny, de Lamartine, de Hugo, etc.), on pourrait déceler d'innombrables hérésies.
Ce qui pouvait survivre alors des valeurs littéraires de l'ancien «Esprit Romantique» — j'entends d'esprit révolutionnaire — travaille à un nouveau bouleversement de la langue et du style. Ils s'appelleront bientôt « Décadents». Je les étudierai dans un prochain volume. Les chapitres suivants seront consacrés à des écrivains très divers, dont le seul trait commun est qu'ils sont en réaction consciente contre l'Esprit Romantique 2.
abstraite et au raisonnement, et non seulement dans leurs œuvres, mais encore dans la préparation de leurs œuvres, ce qui est infiniment plus grave. On eût dit que les Français avaient oublié leurs dons anal>'tiques. Il convient de noter ici que les romantiques s'élevaient contre le xvin« siècle bien plus que contre le xvii«, et accusaient aisément d'avoir été superficiels des hommes infiniment plus instruits, plus curieux de faits et d'idées, plus inquiets de précisions et de pensées à grande échelle qu'ils ne le furent jamais eux-mêmes.
Dans une époque où la science allait prendre des développements extraordinaires, le romantisme manifestait un état d'esprit anti-scientifique. La passion et l'inspiration se persuadent qu'elles n'ont besoin que d'elles-mêmes.
1. L'adjectif classique implique pour moi, chez l'écrivain, un souci d'appropriation de la forme au fond (M. de Rémusat admire en Royer-CoUard le « soin attentif d'assortir l'expression et la pensée» ; Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, éd. Garnier, .3^ éd., t. III, p. 43), et, d'une façon générale, des qualités de soin et de mesure. Paul Valéry a résumé cette définition en une formule frappante : « Classique est l'écrivain qui porte un critique en soimême, et qui l'associe intimement à ses travaux. Il y avait un Boileau en Racine, ou une image de Boileau [Variété II, p. 155). — Il est regrettable, dans la langue courante, que l'écrivain « classique » soit, tantôt celui qui imite Homère ou Virgile, tantôt celui dont les œuvres sont inscrites au programme du baccalauréat.
2. Valéry [loc. cit., p. 155-156) : « Tout classicisme suppose un romantisme antérieur
L'essence du classicisme est de venir après. L'ordre suppose un certain désordre qu'il vient réduire. La composition, qui est artifice, succède à quelque chaos primitif d'intuitions et de développements naturels. La pureté est le résultat d'opérations infinies sur le langage, et le soin de la forme n'est autre chose que la réorganisation méditée des moyens d'expression. »