CHAPITRE PREMIER THÉOPHILE GAUTIER
Un Gautier nouveau. — Vers 1850, le mot romantique avait pris un sens relativement précis : étaient romantiques Hugo, Vigny, Lamartine, Musset, Gautier et leurs disciples. Qui disait romantisme disait truculence, ou tout au moins démesure. C'était le régime du «Moi». Le sentiment s'étalait en de longues périodes oratoires. Cette abondance comportait un certain laisser-aller : le poète, chevelu et parfois même barbu, s'abandonnait à son inspiration et planait bien au-dessus des modestes contingences de la grammaire des professeurs. La poésie n'excluait pas l'action : Hugo, Lamartine n'avaient pas dédaigné de descendre dans l'arène politique ; ils avaient mis en vers les grandes idées de la Révolution : Liberté, Égalité, auxquelles venait de s'ajouter la Fraternité.
Les Émaux et Camées'^, signés par l'auteur di' Alhertus et de La Comédie de la Mort, révélaient au public un romantisme nouveau. Plus d'outrance; ni sentiment, ni éloquence, ni politique. En revanche, une perfection de foripne absolue : vocabulaire, syntaxe, versification, tout était impeccable^. La couleur des lieux et la couleur des temps se
1. Les références renvoient à l'éd. critique de Jacques Madeleine (Société des Textes français modernes). — L'édition récente de Jean Pommier et Georges Matoré (Lille, Giard, et Genève, Droz, 1947, in-12, xv-210 p.) offre un index onomastique et un index lexicologique très précieux.
2. La strophe 29 de Nostalgie d'Ohùlisques (p. 50) ne compte pas moins de deux variantes (p. 53). — Cf. : La Mansarde (p. 146) présente, strophe 1, sept variantes ; strophe 5, huit variantes (p. 148). — Voici, par exemple, la strophe 27 de Nostalgie d'Obélisques (p. 50).
O tristesse incommensurable,
Spleen lumineux de l'Orient,
■ Nul ennui ne t'est comparable...
présentaient avec une discrétion louable, alliées à une parfaite exactitude. L'homme au pourpoint rose était devenu une façon de puriste. Bientôt il allait dire : « La poésie est un art qui s'apprend, qui a ses méthodes, ses formules, ses arcanes, son contre-point et son travail harmonique. L'inspiration doit trouver sous ses mains un clavier parfaitement juste auquel ne manque aucune corde. ^»
De Régnier — , lui aussi poète — , semble avoir parfaitement senti le caractère très particulier du recueil :
José-Maria de Heredia dut être très vivement frappé par l'effort que
marquent les Emaux et Camées pour condenser, en une forme brève et solide, les idées et les images, pour les inscrire strictement dans les limites d'une strophe étroite et bien ajustée. Chacun des courts poèmes du célèbre recueil octosyllabique de Gautier est, en son ingéniosité madrigalesque ou son arabesque plastique, un sobre raccourci de pensées et de métaphores. En les écrivant, ne semble-t-il pas que Théophile Gautier faisait, à son insu peut-être, aussi bien acte de théoricien qu'œuvre d'artiste ? Il remettait ainsi en honneur une certaine concision trop dédaignée par les romantiques et indiquait le retour à des procédés de composition plus stricts 2.
Le vocabulaire. — Gautier, que l'on considère ordinairement comme un peintre, a voulu être dans ce livre un joaillier^. La matière de son art, ce sont les mots : il aime et recherche les « mots rayonnants », les « mots de lumière»*.
Suite de la note 2 de la page précédente :
Nul ennui ne t'est comparable, Spleen lumineux de l'Orient, Ké des pâles reflets du sable, (Sphinx voyant poudroyer le sable) Sous un soleil toujours brillant !
Sphinx né dans les blancheurs du sable,
A l'éclat mort du ciel brillant.
Nul ennui ne t'est comparable.
Spleen lumineux de l'Orient !
4° TexU définitif.
Produit des blancs reflets du sable Et du soleil toujours brillant, Nul ennui ne t'est comparable.
Spleen lumineux de l'Orient I
C'est toi qui....