Concourt, Journal, 11 juin 1863, t. II, p
NOMS PROPRES. — Le noiïi propre, par le simple fait qu'il représente un être ou un objet unique, a une valeur expressive particulière. Gautier avait écrit :
J'ai les Reisebilder de Heine, Les derniers volumes de Taine Et des Goncourt ^.
Il corrige
J'ai là l'Intermezzo de Heine, Le Thomas Grain-d'Orge de Taine, Les deux Goncourt
Le titre pittoresque du livre de Taine fait un tout autre effet que l'expression vague : «les derniers volumes». Quant à V Intermezzo, il semble qu'à un titre allemand peu intelligible pour le lecteur français ordinaire, Gautier ait substitué un mot de souche latine dont les sonorités s'harmonisent mieux avec l'accentuation et les voyelles françaises.
Gautier use avec discrétion des noms propres. Nous ne trouvons plus chez lui les énumérations truculentes de noms aux consonnances barbares, peu connus ou même totalement inconnus, que Hugo puisait dans Moréri. Ce n'est que par une rare exception que Gautier cite Harald Harfagar^ ou le peintre polonais Kniatowski (en réalité : Kowiatkowski), dont le nom se refusait à pénétrer dans un vers français. Il avait trouvé une rime rarissime : singer jClésinger. Il a repris onze fois sa strophe, quatre fois pour des modifications de détail, sept fois pour des changements plus importants. Il a fini par y renoncer^. On peut se demander si Hugo eût montré le même scrupule.
La Préface des Émaux et Camées est bien caractéristique de cette seconde manière : les mots « Nisami, le chant qu'Hudhud soupire» ont une couleur orientale éclatante ; Gautier les « noie» dans une série plus familière : Shakespeare, Goethe, Weimar, Hafiz.
NOMS COMMUNS. — La strophe choisie par Gautier, quatre vers de huit syllabes, donne aux mots placés à la rime une importance énorme. L'étude des variantes nous permet de nous rendre compte de la façon dont Gautier a improvisé ses strophes.
1. Émaux et Camées, p. 159 ; La bonne soirée, strophe 12 (date : 1872). — - Dans le premier texte, c'est moi qui souligne les noms propres ; le texte définitif conserve la typographie choisie par Gautier.