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consonnes, et de termes décidément inintelligibles. Ils ont atténué les couleurs. Bouilhet lui-même écrivait à Flaubert : « Je vais un peu à l'aventure sans me préoccuper de couleur locale, laquelle serait plaquée et romantique malgré moi. Je tâche d'éviter les mots à physionomie trop moderne : c'est de la couleur négative.^»

En revanche, ils ont précisé les nuances. Il n'y a plus de couleur « moyenâgeuse » : le poète distingue un moyen âge français, un moyen âge italien, un moyen âge espagnol, etc., etc., tous différents. Au xvi^ siècle, Bouilhet fera revivre, dans sa Conjuration d' Amboise, le jargon des hommes de guerre, le jargon de la galanterie, le jargon des protestants, etc. Très soigneux et très scrupuleux, Leconte de Lisle créera, pour chacun de ses poèmes, une langue spéciale et un style spécial, fondés sur une étude approfondie des documents. Depuis quelque cinquante ans, une science nouvelle était née, la philologie. Au genre troubadour, les romantiques avaient substitué le genre mâchicoulis, moins niais, maïs à peine plus authentique : vers 1850, la plupart des œuvres essentielles du moyen âge français sont à la disposition du lecteur cultivé. L'Inde est révélée au public français par Eugène Burnouf. La connaissance de la Grèce est entièrement renouvelée : deux poètes Parnassiens, Louis Ménard et Thaïes Bernard, sont des philologues et des hellénistes. Il est devenu impossible de se contenter de brillantes et fantaisistes improvisations comme Les Orientales.

Par quels procédés les Parnassiens donneront-ils à leurs vers une couleur exacte?

LES LANGUES ÉTRANGÈRES. — Le moycu le plus simple — et le moins pratique — consiste à employer une langue étrangère. Dans son sonnet sur la Bretagne, intitulé Armer, Heredia fait parler un Breton en breton :

Et l'homme, par delà le morne paysage Etendant un long bras, me dit : Sell eiiz ar-mor^ !

C'est un cas exceptionnel : Heredia — qui d'ailleurs nous promène avec lui sur le sol de la France — veut sans doute nous donner (et il le fait avec une discrétion et une élégance parfaites) l'étymologie du mot breton « Armor».

1. Bouilhet à Flaubert, 13 sept. 1859 (sur un drame espagnol : Dolorès), dans Letellier, p. 283. — Il est curieux de voir que l'adjectif « romantique », sous la plume de Bouilhet, est péjoratif.

2. Heredia, Trophées, Armor, p. 146. — Ces mots signifient : « Regardez la mer ! » Le lecteur peut le deviner.

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LES NOMS PROPRES. — Viennent ensuite les noms propres. N'ayant pas de sens, ils ne peuvent gêner le lecteur, qu'il faut prévenir, toutefois, qu'il s'agit d'un nom d'homme, d'un nom de rivière ou d'un nom de montagne. Ici, il semble bien que les Parnassiens aient hésité. Heredia écrivait à Leconte de Lisle : « Ne trouvez-vous pas que les désignations de lieu enlèvent de la grandeur à l'apostrophe et que, plus générale, elle serait plus satisfaisante?^» Et il joignait à sa lettre une variante du sonnet Aux Montagnes divines :

Gla^ciers étincelants, pics de marbre, granits, Précipices qu'ébranle un éternel tonnerre 2.

Leconte de Lisle ne semble pas avoir été convaincu par les raisons de Heredia, et le texte définitif des Trophées rétablit les noms propres :

Glaciers bleus, pics de marbre et d'ardoise, granits, Moraines dont le vent, du Néthou jusqu'à Bègle, Arrache, brûle et tord le froment et le seigle. Cols abrupts, lacs, forêts pleines d'ombre et de nids^ !

L'orthographe des noms propres. — Leconte de Lisle avait, sur l'orthographe des noms propres étrangers, des idées personnelles, peut-être inspirées de celles d'Augustin Thierry. Dans ses poèmes, le centaure Chiron a repris le k, et un accent circonflexe sur Va contribue encore à lui donner «un aspect plus farouche». Caïn, d'abord transcrit Kaïn, devient finalement Qaïn^. Gautier reconnaît que ces transcriptions présentent certains avantages^. Mais Leconte de Lisle ne fut pas suivi, même par ses plus fidèles disciples : Heredia, contrairement à ses conseils, a, dans la Revanche de Diego Laynez, laissé subsister la forme francisée Rodrigue (p. 165) à côté de la forme espagnole Diego Laynez. 11 écrit Hercule et non Héraklès, de même que Flaubert préfère Carthage à Karthadda et Hannibal à Han-Baal. Bouilhet préférait même Vénus à Aphrodite : « Aphrodite, Éros, Ares, Zeus,

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