‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 21 sur 324 · Le Temps, 26 juin · texte numérisé non relu

Le Temps, 26 juin

4. Voyez en particulier, sur les notions de langue primitive et de radical, Nodier, Notions... de linguistique, p. 192 et 254.

5. Hugo évite ici le terme technique : radical. Dans Les Travailleurs de la Mer (p. 27), il nous donne un exemple de «racine irrévocable» : « Ce remarquable radical de la langue primitive, hou, se retrouve partout : houle, huée, hure, houque, houre (échafaud, vieux mot), houx, houperon (requin), hurlement, hulotte, chouette (d'où chouan, etc.). Il transperce dans les deux mots qui expriment l'indéfini, unda et unde ; il est dans les deux mots qui expriment le doute, ou et où. » C'est évidemment en se fondant sur ce système étymologique que Hugo recrée le mot huée. Dans :

J'ai de l'oiseau sinistre écouté les liuées

(Toute la Lyre, II, 5, v. 5),

Hugo, sur « chat-/man< », fait huée, cri du chat-huant. Mais, dans Le petit Roi de Galice (v. 517-519), huée prend un sens tout à fait extraordinaire :

Qui pourrait dire au fond des cieux pleins de huées Ce que fait le tonnerre au milieu des nuées Et ce que fait Roland entouré d'ennemis ?

consonnes sont les squelettes du mot. Plus tard, elles aideront à retrouver l'étymologie. Un mot se conclut des consonnes comme un animal des ossements. La carcasse suffit pour refaire le vocable comme pour reconstruire la bête.

Hugo croit, avec Raynouard, qu'une langue intermédiaire, le roman, a succédé au latin : il le considère comme un « demi-idiome », « peu organisé, embryonnaire ». « Ce demi-idiome, lichen, parasite, ténia, maladie, s'attache à l'ancien, y plonge ses racines, le tapisse pour ainsi dire en dessous, devient sa dartre et sa lèpre, s'en nourrit eî: le fatigue. II est petit, informe, difforme ; il y a du monstre dans ce nain. La succion de l'avorton exténue le géant. Ainsi le roman épuise le latin. »

Ce texte curieux éclaire dans une certaine mesure les poèmes des Contemplations où le poète expose la stylistique « visionnaire ».

C'est en octobre 1854 que Victor Hugo, après la lecture de V Histoire de la Littérature dramatique de Jules Janin, se décide à exposer en vers sa «stylistique». Le poème intitulé A André Chénier (I, v) est du 14 octobre ; la Réponse à un acte d'accusation (I, vu), du 24 octobre^ ; la Suite (I, viii), du 3 novembre ; une seconde suite, sans titre (I, ix), du l^'" novembre ; une dernière pièce, où le poète s'adresse à sa strophe^, est du 4 novembre (V, xxv). Dans ces quatre poèmes et dans William Shakespeare, Hugo nous donne une poétique « visionnaire».

C'est, dans un désordre voulu, une longue diatribe contre «la borne Aristote» et divers «grammairiens» : Restant, Lhomond, Bouhours, Batteux, Brossette (à la rime), Boileau, Dumarsais, Dangeau, Richelet (à la rime), Beauzée et enfin Vaugelas, qui clôt la série après l'avoir ouverte. Il est remarquable que tous appartiennent à un lointain passé. Même l'abbé Charles-François Lhomond, dont le nom subsistait sur la couverture de grammaires élémentaires, était mort en 1794. En fait, Hugo respecte la grammaire, en théorie comme en pratique :

Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe^ !

1. En janvier 1833, Alexandre Duval avait publié sa Lellre à Viclor Hugo : «Je vous accuse..., Monsieur, d'avoir par des doctrines perverses et des moyens que vous seul savez employer, perdu l'art dramatique et ruiné le théâtre français.» C'est pourquoi Victor Hugo, dans son volume, a daté deux de ses poèmes de janvier 1834 (livre I, vu et ix). Une troisième pièce (livre I, viii), écrite en même temps que les deux autres (3 novembre 1854), a été postdatée (juin 1855) ; elle représente la dernière pensée de Victor Hugo.

2. Conl., V, xxv, V. 30-31 ; éd. Vianey, t. III, p. 143. Date éd. : nov. 1854 ; ms. : 4 nov. 1854.

Il est intéressant, à ce point de vue, de comparer Ce qui se passait aux Feuillantines (Rayons et Ombres, 1839) et .1 André Chénier (Conl., I, v, éd. Vianey, t. I, p. 33-35, 1854). Il s'agit de la Bible et du jardin. En 1839, le jardin est un beau jardin, un jardin paisible, un radieux paradis; en 1854, la Bible est devenue un livre effrayant, le jardin un parc sombre.

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