‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 211 sur 324 · Coppée, Poésies, 1864-1869, p · texte numérisé non relu

Coppée, Poésies, 1864-1869, p

Histoire de la langue française. XIII. 19

interdits la langue populaire^ et l'argot. La plupart du temps, ils ont aussi laissé de côté les ressources des parlers dialectaux. Après les tentatives de Balzac et surtout après le succès de Georges Sand, cette attitude est certainement raisonnée : c'est pour des raisons de bienséance littéraire que les Parnassiens ont rejeté tout ce qui, dans leurs vers, s'éloignait d'une certaine dignité de bon aloi. Entre les poètes de la Restauration, qui vérifiaient leurs mots dans Planche ou Carpentier, et les poètes actuels, dont quelques-uns mélangent aux fleurs de la rhétorique académique les ordures du ruisseau, les Parnassiens ont, pour des raisons purement esthétiques, tenu le juste milieu : leur vocabulaire et leur syntaxe inclut la langue noble et la langue familière des gens cultivés, mais ne va pas plus loin.

CONCLUSION

Il n'est donc pas douteux que l'École parnassienne ne marque sur les grands maîtres romantiques un réel progrès^ : des poèmes romantiques qui évoquent les lointains pays ou les pays « étranges», il en est peu qui ne présentent, pour le lecteur d'aujourd'hui, plus cultivé sans doute, et en tout cas d'une culture plus étendue, des anachronismes regrettables, et plus encore pour le fond que dans la forme. La méthode historique présente toutefois de graves inconvénients : après avoir travaillé pendant des années les siècles morts, le vicomte de Guerne a publié trois volumes de vers sur l'Orient chrétien ; pour être bien compris, ils eussent exigé plus de trois volumes de notes ^. Là aussi la science devient destructrice de toute poésie.

1. Il faut distinguer l'emploi de la langue populaire et la description des choses populaires. Quand Coppée nous montre les noms entrelacés de Victoire et d'Eugène, la chose est populaire, mais l'expression est littéraire.

Au-dessus des enclos les tilleuls sentent bon ; Et sur le plâtre frais sont écrits au charbon Les noms entrelacés de Victoire et d'Eugène (Poésies, 1864-1869, p. 110).

2. On trouve parfois des anachronismes chez certains Parnassiens, plus abondants que scrupuleux. La balistique est née au xvii® siècle (le mot a été admis par l'Académie en 1835) : Coppée nous montre, au moyen âge, un écuyer, grand vieillard balafré, qui

Feuillette un très ancien Traité de balistique

{Poésies, 1864-1869, Le Fils des Armures, p. 69).

Je dois reconnaître que la chose ne tire pas à conséquence : si la balistique est récente, les balistes sont anciennes, puisque le mot est grec.

Coppée, le moins « scientifique ». des Parnassiens, « préparait » ses poèmes. Dans ses Souvenirs d'un Parisien (p. 188), il nous raconte qu'avant de composer ses Récits épiques, il a été visiter les salles égyptiennes du Louvre ; il a relu, de Gautier, Le Roman de la Momie, de Flaubert, Isis, dans la Tentation de saint Antoine, il a feuilleté Lepsius, parcouru Mariette et Maspero. Pendant huit jours, il ne rêvait plus que d'obélisques, d'hypogées, de sphynx, de pyramides et d'uraeus.

3. Seillière (Baron Ernest), André de Guerne, Paris, de Gigord, 1930, p. 99.

De plus, s'il existe des antiquités gracieuses, aux noms harmonieux, comme l'antiquité grecque, il faut bien reconnaître que les noms propres barbares — en donnant à cet adjectif sa signification antique — sont souvent rudes et déplaisants. Boileau regrettait qu'un poète ignorant eût été choisir pour son héros un Childebrand : que penser d'Oholibama?

Un matin de ces temps où des hymens éLranges

Aux filles de Caïn mêlaient les pâles anges,

Azraël quitta Dieu pour Oholibamai.

Des noms communs inintelligibles viennent compléter l'ahurissement du lecteur^. Dans V Enfant Krischna, Mendès ajoute au Bhandira, à Çiva, au fils de Vaçou^ les fruits ronds du vimha et le miel odorant du niangou^. — Dierx nous raconte une histoire d'amour*. Une jeune fille aime un jeune homme, qui aime sa sœur, laquelle ne l'aime pas. Pourquoi faut-il que la chose se passe à l'époque de Rhamsès et que les personnages s'appellent Souré-ha, Samhisis, et Thaéri ? Le confident de Rhamsès porte le nom de Vimupht et le père des jeunes filles celui de Memmaratkha. Ces vocables hirsutes ne servent qu'à dissimuler sous un coloriage inutile ce que le drame a de profondément humain. Les Maîtres font généralement preuve d'habileté et de discrétion ; certains disciples, fiers de leur science neuve, résistent mal au plaisir d'en faire étalage.

Mal inspiré par un patriotisme de clocher, Heredia lui-même, généralement discret, a sans doute abusé des exotismes dans ces trois vers :

Pillant les monhins mûrs et les buissons d'icaques, Les singes de tout poil, ouistitis et macaques, Sakis noirs, capucins, trembleurs et carcajous ^.

Il est aussi des procédés à éviter : cette périphrase « nordique» de Mendès désigne quelle boisson alcoolique?

Lavé d'orge et de miel, le suc brun de la baie Fait que l'œil se rallume et que le cœur s'égaie ; Je viderai vingt fois la tasse de bouleau® !

Toute école poétique, surtout si elle a quelque prétention à la science, doit avoir pour mot d'ordre : « Poésie d'abord.»

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