CHAPITRE IV
J'étudie sous ce titre des faits de caractère grammatical. La langue est un outil complexe et délicat à manier : l'usage du grand écrivain, ou tout simplement de l'écrivain original, est un composé d'emplois banals — qu'il est inutile de relever — et d'emplois notables : tantôt c'est une forme ou une règle archaïque que le poète fait revivre, tantôt c'est une innovation plus ou moins justifiée par la tradition ou par la logique ; tantôt le poète risque ce que Paul Valéry appelle « un écart », faute si l'on veut, mais faute si bénigne, en comparaison des avantages qu'elle comporte, clarté, brièveté, force, etc., que le solécisme d'aujourd'hui, devenant l'usage de demain, passera enfin à la dignité de règle. Dans une certaine mesure, l'écrivain crée donc sa langue. Ces créations — ou ces re-créations — se classent sous les rubriques habituelles : noms, adjectifs, etc.
Le nom. — MASCULIN ET FÉMIMN. — Certains noms offrent des formes archaïques ou rares. Hymne (du grec Cavo: , masculin) a jadis été féminin et masculin. De Laprade reprend le genre archaïque, qui donne quelque couleur à deux vers autrement fort plats :
Mais mon âme aperçoit des régions plus belles Surgir à la clarté de ces hymnes nouvelles^.
Je note chez le même poète un exemple où steppe^ conformément à l'usage ancien, est masculin^.
1. De Laprade, Symphonies, p. 53 (H. D. T., masc. et fém.). — Hymne, chant profane ou chant particulier, est masculin ; chant d'église, est féminin (Grammaire des Grammaires, éd. 1848, p. 1 165). Poitevin (1856) ne connaît plus cette règle, que rien ne justifie, le mot grec étant masculin.
2. Dans le steppe il va nuit et jour. Idylles héroïques, p. 243 (H. D. T., masc. Quelquesuns font steppe du féminin d'après le genre du mot russe).
Œiwre, terme d'art, est traditionnellement masculin quand il désigne l'ensemble des œuvres d'un artiste : c'est avec cette valeur que l'emploie Leconte de Lisle quand il écrit: «Le recueil des Poèmes antiques et modernes et celui des Destinées forment Vœiwre spécial d'Alfred de Vigny. ^ »
Dans le même article, Leconte de Lisle donne à « ange » le genre féminin : c'est, quand il s'agit d'Éloa, une tradition qui s'impose. Éloa est une Ange née d'une larme du Christ^.
SINGULIER ET PLURIEL. — L'emploi du pluriel pose deux problèmes distincts. Le pluriel des collectifs est indifférent ; la même réalité complexe s'exprime par un pluriel dans : mes lunettes et par un singulier dans : mon lorgnon. Qu'il soit donc permis aux poètes de préférer broussaille à broussailles, relevaille à relevailles, selon leur besoin ou leur caprice.
Ils allaient. A pas lourds, tels que ceux d'un homme ivre, Ils foulaient la broussaille aux murmures légers ^.
L'étroit sépulcre même où le ver les travaille Ne retient pas des morts la sourde relei'aille*.
Un homme vivement ému marche « par saccade » :
Comme un fou, par saccade, il marche à pas rapides^.
Par saccade nous offre, si je puis dire, un instantané de sa marche ; par saccades serait une vision d'ensemble. L'un et l'autre sont donc justifiables.
Dans tous les cas où l'esprit peut hésiter entre le singulier et le pluriel exprimant deux points de vue différents, la grammaire doit laisser toute liberté aux écrivains.
Le second problème est celui des noms gui ne possèdent pas de forme plurielle : l'homme n'a qu^ine enfance, éprouve ou non de la pitié. Le pluriel peut apparaître quand le nom est employé au figuré : enfances désignant, par une figure bien connue, des individus, pitié signifiant : « acte de pitié ».