Mérat, Chimères, p
à la fois dans l'esprit la vision de choses effrayantes et mystérieuses, dans l'oreille exercée comme une vibration multiple et savamment combinée de métaux sonores et précieux, et dans les yeux de splendides couleurs. 1» Pour Leconte de Lisle, les adjectifs, dans cette «vibration multiple et savamment combinée de métaux sonores et précieux », jouent un rôle essentiel ; ils sont chargés en grande partie de fournir à nos yeux les « splendides couleurs» du poème.
Les Romantiques avaient hésité entre divers types d'adjectifs : tantôt Sainte-Beuve préférait «le lac bleu» au «^ac mélancolique», et tantôt il brûlait ce qu'il avait adoré. Leconte de Lisle semble avoir fait son choix une fois pour toutes et opté pour le « lac bleu », pour l'adjectif pittoresque. Il s'interdit l'adjectif romantique banal, dont Hugo avait usé et abusé ; il s'interdit aussi le néologisme. Il cherche l'originalité dans l'alliance neuve, en évitant toutefois les unions ahurissantes de Petrus Borel et des ultras du Romantisme. II use aussi des alliances traditionnelles. L'expression «la nymphe au corps de neige», banale en soi, fait couleur locale {Poèmes antiques, p. 140).
Le mot «pittoresque», détaché de sa signification primitive^, s'applique désormais non seulement à, la peinture, mais aussi à la sculpture et à l'architecture. Les adjectifs évoqueront la couleur, la ligne, le contour, la masse, le relief, la surface, sans compter la mesure, qui est commune à tous les arts.
Je ne puis donner que quelques exemples. Voici des jeux de couleur :
Cet étroit paradis parfumé de verdeurs Enroule autour des pics la brume violette^.
L'astre coule et fait un ruisseau Couleur d'or, d'ambre et de topaze*.
Dans les Poèmes barbares {La Panthère noire, p. 198), dans les Poèmes antiques (p. 21, p. 38), dans les Derniers Poèmes (p. 60), Leconte de Lisle s'est ingénié à peindre de véritables tableaux.
Voici des lignes :
Sur les cèdres anciens, immobiles et droits ^.
L'éclair vibre sa flèche torse^.