CHAPITRE VII LE VOCABULAIRE
Le culte du mot. — Disciples de Hugo pour qui le mot, c'est « le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu», les Parnassiens ont eu le culte du mot. Pour eux, le mot n'a pas seulement une âme — une signification — ; il a aussi un corps. Il est lourd ou léger ; les voyelles et les consonnes qui le constituent ont une valeur, elles agissent et réagissent au contact des phonèmes voisins^. L'orthographe elle-même n'est pas indifférente : Heredia s'indignait que les réformateurs de l'orthographe — les logoclastes — vinssent, «sous couleur de simplification», gâter «la beauté des mots en dénaturant leur physionomie». Et il concluait : «Voyez-vous mon nom écrit sans H...?^» Enfin, pour des écrivains raffinés, le mot a une couleur, une consistance, une forme : il peut servir à peindre des tableaux, à sculpter des statues, à bâtir des ensembles architecturaux ; il peut même avoir une odeur... Chaque écrivain a ses mots préférés, souvent pour des raisons que la raison ne connaît pas ; tels de ces mots sont banals ; mais le mot rare possède, de par sa rareté même, une valeur particulière.
Dans cet orchestre verbal, les noms propres jouent leur partie. Ils ne peuvent, naturellement, constituer la trame du discours, où ils n'interviennent que de loin en loin. Mais, n'ayant pas de sens, ils n'ont pas besoin d'être expliqués, — la nécessité d'éclairer le sens d'un terme commun rend difficile ou impossible l'emploi des mots archaïques ou étrangers, — et leur forme matérielle en prend plus d'importance. Après Hugo, tous les Parnassiens useront, avec plus ou moins de tact et
1. Heredia a éliminé deux fois de ses sonnets {La Citasse, La Dogaresse) le verbe circuler (Ibrovac, J.-M. de Heredia, p. 418). Ce ne peut être que pour des raisons de sonorité.
2. Dans une lettre à Jules Lemaître (Le Temps, 8 sept. 1869). — Cf. Sully-Prudhomme {Œui'res, éd. Lemerre in-8°, Prose, p. 48) : « toute réforme de l'orthographe usuelle fait horreur au poète comme un attentat, comme une blessure ou une grimace infligée au cher visage d'une compagne sacrée. Les gardiens de la langue, qui ont traîtreusement amputé le noble y du mot lys, ne se doutaient donc pas de la légitime indignation qu'ils exciteraient dans l'àme des lettrés délicats ? Ils ont sacrifié l'esthétique à l'économie d'un jambage ».
plus ou moins de succès, du procédé, relativement facile, qui consiste à accumuler ou à entasser des noms propres.
Les disciples de Leconte de Lisle, à l'exemple de Hugo et surtout de Gautier, se sont livrés à la chasse aux mots. Heredia, en particulier, affirmait — et cela prouve qu'il avait du goût — que « la lecture du dictionnaire de Jean Xicot procure plus d'agrément, de plaisir et d'émotion que celle des Trois Mousquetaires)^^. Une lettre qu'il adressait à Edouard Bonnaffé est significative : « Mon sonnet en train est sur un livre de vélin doré, de ce vélin que nous aimons tant. Je me suis laissé dire qu'au xvi^ siècle c'était Clovis et N. Eve qui avaient fait les plus beaux. Comment se disait relieur autrefois? En parlant d'un des Eve, faut-il l'appeler doreur, relieur, peaussier, etc.? Je voudrais un joli terme. Vous seul me le pouvez fournir. 2» Le poète parnassien, soucieux de la précision des vocables, tient aussi à leur beauté. Heredia, après son élection à l'Académie, poussait l'amour des mots jusqu'à vouloir faire partie de la commission du dictionnaire^ !
Les Parnassiens useront donc de tous les mots du dictionnaire, et même de tous les mots de tous les dictionnaires possibles et imaginables. Mais — Zola l'a entrevu^ — après l'insurrection romantique, il était nécessaire de mettre un peu d'ordre dans le lexique poétique et d'imposer une certaine réglementation. Ce fut là le grand mérite des Leconte de Lisle et des Heredia. Chez eux, pas de ces barcarolles qui faisaient le désespoir de Littré.
MOTS DE LA LAAGUE COMMUNE.— Les Parnassiens ne s'interdisent aucun des mots de la langue commune, si le sujet les appelle : il n'est pas pour eux de terme qui ne puisse prendre une couleur poétique. Ils accueillent les végétaux les plus modestes :
J'écoute un filet d'eau qui, filtrant sous les roches, Fait frémir au départ trois feuilles de plantain^.
Des ustensiles banals paraissent dans leurs vers :
Heureux frère, lorsqu'on famille,
Après le dîner tous les soirs,
Tu vas pencher tes arrosoirs
Cent fois de charmille en charmille*.
1. France (Anatole), Vie lia., éd. Lévy in-12, t. Il, p. 278, art. Lexique. — France ajoute: « Selon le cœur de M. José-Maria de Heredia, la table alphabétique des pierres précieuses ou le catalogue du Musée d'artillerie est le plus émouvant des romans d'aventures. »