‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 272 sur 324 · Sully-Prudhomme, Poésies, 1872-1878, p · texte numérisé non relu

Sully-Prudhomme, Poésies, 1872-1878, p

MOTS RARES. ■ — Il est naturel, au contraire, que le poète recherche le mot rare, et l'enchâsse comme une pierre précieuse dans son vers. Ces mots rares sont impossibles à classer : ils appartiennent à des catégories très diverses. Certains ont été risqués par de grands écrivains dans des pages célèbres ; ils restent présents dans toutes les mémoires, mais n'ont guère été usités et ne peuvent guère l'être, comme céruléen :

Et sous mes pieds, la mer, jusqu'au couchant pourpré, Céruléenne ou rose ou violette ou perse Ou blanche de moutons que le reflux disperse, Verdoie à l'infini comme un immense pré^.

Céruléen est dans les Exilés de Banville (Max. Fuchs, Théodore de Banville, p. 253-254).

D'autres mots, jadis communs, comme appendre, ne subsistent que dans des emplois restreints (appendre un trophée, un ex-voto).

Il s'agit d'un grand vase du temps des rois :

A ses bords, autrefois tout blancs, La mousse noire append son givre^.

Il est des mots que les dictionnaires accueillent sans observation,

malgré leur rareté : effaçable^, frôlemenf^, pourfendeur^. Quelques-uns,

menacés dans leur existence par un synonyme, n'ont plus qu'un reste

de vie :

La nuit vient nous ravir en ses puissants arcanes^.

Les uns sont clairs et se comprennent aisément, comme effaçable et pourfendeur ; d'autres éveillent en nous une vague idée de « déjà vu» : ils font partie de cette catégorie de termes que nous identifions tant bien que mal quand nous les rencontrons, mais que nous n'oserions utiliser sans avoir vérifié leur sens. Tous sont particulièrement propres à la poésie, surtout les derniers, qui ont perdu tout contact avec la banalité et la vulgarité des choses de la vie réelle.

TERMES TECHNIQUES. — La question des termes techniques est plus complexe. Comment faire le départ entre les termes techniques et les termes communs ? Il est bien évident que pissenlit appartient à la langue commune, et que kalmie est un mot de botaniste. Mais n'existet-il pas une nuance entre clématite et liseron, d'une part, et, d'autre

1. Heredia, Trophées, p. 141 [Floridum Mare). — ■ Notez aussi perse. — Sur céruséen, céruléen, voyez Georges Beaumont, Revue Unwersilaire, nov. 1924.

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