Lég., XXI, M as ferrer, V
(^)iie signifie lyrique dans ce vers ?
En vain il copierait le grand jaguar lyrique Errant sur la l'alaise au bord des mers d'Afrique
(Quatre Vents de V Esprit, t. I, p. 51.)
Tout s'éclaire si l'on réfléchit que « cette méchanceté faite de petitesse», qui essaie en vain de s'égaler au grand jaguar lyrique, désigne les ennemis de Victor Hugo^.
Dans la Légende des Siècles, Victor Hugo s'écrie :
Cent lampions sont-ils plus farouches qu'un astre ?
[Le petit Roi de Galice, v. 445.)
Farouche, étonnant quand il s'agit de qualifier des lampions ou un astre, n'est guère plus exact si nous l'appliquons aux adversaires de Roland : il s'applique proprement à un animal à peine apprivoisé.
Les corrections de Hugo sont significatives. Dans Les Lions, il avait écrit :
Or les lions, groupés dans Yénorme décombre
Et j'ai senti le souffle immense de l'espace
(v. ir», 122).
Il corrige :
Et les lions, groupés dans l'iinrnense décombre
Et j'ai senti le souffle énorme de l'espace.
Énorme, immense, sont pour lui interchangeables. L'hyène était traitée d'inepte. Elle devient infâme :
L'hyène infâme est implacable
(Id., V. 109).
On a l'impression que Hugo veut un terme d'injure, et qu'il se soucie médiocrement du sens actuel ou du sens primitif de l'adjectif employé. Le contexte éclaire l'intention du poète.
1. La chose est moins danjçereuse quand l'adjectif évoque une vision (|ue Hugo ne croit pas devoir exprimer : l'obscurité est moins grave pour la langue que l'impropriété. Dans Le Crabe, v. 17 (Cont., V, xxn, éd. Vianey, t. III, p. 112), l'océan sert au soleil de fa.se baptismal; Hugo a sans doute dans la pensée les fonts baptismaux de forme ronde où l'on plongeait les néophytes. — Dans ce texte des Content plaUuns (V, xxiii, v. 40-44 ; date éd. : 1855 ; ms. : 1854) :
Le pâtre promontoire au chapeau de nuées S'accoude et rêve au bruit de tous les infinis, Et, dans rascension des nuages bénis.
Regarde se lever la lune triomphale,
la lune représente pour Hugo, depuis 1836-1838, l'hostie que le prêtre élève avant la communion {Posl-Scriplum de ma Vie, p. 579-580).
L'adjectif «fauve». — Il est un cas au moins où Hugo et ses disciples ont réussi à changer la signification d'un mot.
Le Dictionnaire de V Académie de 1835 glose ainsi l'adjectif jauve :
Qui tire sur le roux.
Poil jauve. Relié en veau jauve. Bêtes fauves. Les cerfs, les chevreuils, les daims. Il se dit à la différence des bêtes noires ou rousses, comme les sangliers ou les renards.
Une bête fauve. Chasser aux hôtes fauves. Les hôtes fauves ravagent tous les blés qui sont autour de la forêt.
Fauve s'emploie aussi comme suhslantil' masculin et signifie : la couleur fauve.
Dans l'état de domesticité, le pelage du cerf passe du fauve au blanc.
11 se dit en terme de vénerie, d'une manière collective : des bêtes fauves.
Il y a du fauve dans la forêt.
Naturellement les lions sont aussi des botes fauves. Mais, avant l'école romantique, fain'e n'a qu'un dérivé : fauvette.
Hugo a beaucoup usé — et abusé - — de l'adjectif faiwe. Dans les Quatre Vents de V Esprit., fauve a plusieurs emplois.
Il s'applique à des hommes :
De là naissent les grands vengeurs, les rêveurs fauves, . Les pâles Juvénals, terreur des Césars chauves
(t. I, p. IG).
Fauve n'a pas été amené par cfiauve : Hugo l'emploie aussi bien à l'intérieur d'un vers.
Le poète que présente Hugo n'est autre que lui-même :
Aujourd'hui, pour Versaille et ]>our salon d'Hercule,
Ayant l'ombre et l'airain du rouge crépuscule,
Fauve, et peu coudoyé de Guiche et de Brissac,
La face au vent, les poings dans un paletot sac.
Seul, dans l'immensité que l'ouragan secoue,
Il regarde monter l'effrayant Sirius
Les poètes, qui sont des prophètes, étant fauves, le Liban deviendra fauve à son tour :
Le cèdre au torse énorme, alhlcte des tempêtes, Sur le fauve Liban conseillait les prophètes
Fauve s'applique aussi à des foules :
[La mort]
prostituée accepte sur les places v
La familiarité des fauves populaces
Enfin, les forces de la nature sont fauves :
La tempête est la sœur faiwe de la bataille^.
Fauve évoque ici une puissance formidable, aveugle et destructrice.
Quel est le point de départ de cette curieuse évolution? Sans doute le lion — et, avec lui, peut-être le désert. Fauve, appliqué à Isaïe^, à Jean-Baptiste^, est devenu l'adjectif caractéristique d'un personnage essentiellement romantique — frère jumeau d'Hernani et de Ruy Blas — : poète et prophète, « farouche», tumultueux, violent et doux, versant à pleine bouche tantôt les malédictions, tantôt les bénédictions, grand Redresseur de torts et Chevalier errant du Progrès. Nous concevons pourquoi le mot est cher à Hugo et pourquoi il se retrouve à chaque instant dans ses vers : Hugo se représente tantôt « courbé comme celui qui songe», tantôt «fauve», faisant vibrer la corde d'airain.
Puis l'adjectif fauve s'applique à tout ce qui est grandiose et puissant : à la populace et aux forces de la nature.
H s'oppose à ce qui est difforme, laid, fétide, abject, horrible, etc.
Hugo, dans VÉgout de Rome {Châtiments, p. 252), avait écrit :
Là tout est monstrueux, informe, horrible à voir, Le charnier, le gibet, le ruisseau, le lavoir
Au-dessus d^ informe, il avait noté difforme.
Monstrueux a dû lui paraître un peu «gros» pour le ruissea.u et le lavoir; au-dessus de difforme, il a ajouté :
laid, fétide, abject, horrible.
Le vers définitif est celui-ci :
Tout est fétide, informe, abject, terrible à voir
Ces quatre adjectifs, dans la pensée de Hugo, n'expriment guère que l'abjection dans la petitesse.
Dans la langue française d'aujourd'hui, fauve désigne un « Félin de grande taille»*. C'est bien ainsi que l'entendaient les Fauves qui ont créé l'École (de peinture) du Fauvisme (l'exemple que reproduisait le Dictionnaire de V Académie de 1878 : « Les bêtes fauves ravagent les blés», devait laisser rêveurs la très grande majorité des lecteurs à la