Lég., t. II, p. 802 ; Pleine mer, v
Le second des noms peut être un symbole :
Le bagne, enfer stupide, admet dans son tombeau Depuis l'homme poignard jusqu'à l'homme flambeau
{Quatre Vents de l'Esprit, t. I, p. 101).
Le poignard évoque l'assassin ; le flambeau, le poète inspiré.
Hugo joint un nom propre à un nom commun : le tigre Mirabeau ; cf. Paris Babylone {Cont., éd. Vianey, t. III, p. 17, v. 64, p. 19, v. 94 ; date : 1846, recopié 1854).
Enfin Hugo, par des antithèses, des répétitions, etc., renforce encore l'effet produit par un procédé en lui-même très voyant :
h'esprit forçat n'a pas encor fait d'ouverture A la voûte du ciel cachot.
{Id., p. 326, V. 113-114 ; date : 1854, ms. et éd.)
Tous ces morts qu'enfouit dans la fosse silence Le fossoyeur oubli !
(Id., p. 231, V. 395-396 ; date : 1854, ms. et éd.)
Quand l'image ne peut supporter ce degré ultime de condensation, Hugo la resserre autant que possible. II avait écrit dans les Feuilles d^ Automne (XXXV, Soleils couchants) :
Par moments flamboie un pâle éclair Comme si tout à coup quelque géant de l'air Tirait son glaive dans les nues.
La même vision se représente à lui dans V Art d'être Grand^père (IV, viii) :
C'est cet amas obscur de forces échappées. Où les éclairs font rage et tirent leurs épées.
Il supprime comme., qui atténuait l'audace de la comparaison, et le géant de Vair, qui l'expliquait.
PRÉPARATION DE L'IMAGE. — L'image visionnaire est parfois tellement inattendue que Hugo se voit obligé de l'annoncer ou de l'excuser. Il est difficile de dire à brûle-pourpoint :
Il est le possesseur superbe
De tous les haillons du couchant.
Hugo prévient le lecteur :
L'or du genêt, l'or de la gerbe.
Sont à lui ; le monde est son champ ^.
1. Chansons, éd. Ollendorff, p. 284. — Hugo avait écrit d'abord :
L'or de la nue et de la gerbe
Est à lui ; le globe est son champ
Il a jugé inutile de préciser : l'or de la nue, qui traduisait par avance les haillons du couchant.
Hugo se sert des « atténuatifs)) ordinaires.
Il fait défiler le régiment du baron Madruce {Lég., t. II, p. 682, V. 8-9) :
Leur pas est si correct Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir.
Il emploie souvent des formules plus recherchées :
Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres^
Où donc est la fourmi qu'on appelle Alexandre ^P
C'est une véritable trouvaille que d'appeler le lézard un candidat crocodile^.
IMAGES CONTINUÉES, IMAGES ACCUMULÉES. — HugO développe à
l'occasion une image :
L'homme vainqueur, tirant le verron des ténèbres,
Dédaigne l'Océan, le vieil infini mort.
La porte noire cède et s'entrebâille. Il sort*.
Parfois l'image est plus complexe. Hugo enseigne que les monts sont fidèles, étant des citadelles créées par Dieu ; dans les créneaux de ces citadelles, l'homme peut voir le fer de lance des étoiles, symbole de la justice immanente du Tout-Puissant :
C'est naturellement que les monts sont fidèles Et purs, ayant la forme âpre des citadelles, Ayant reçu de Dieu des créneaux où, le soir. L'homme peut, d'embrasure en embrasure, voir Etinceler le fer de lance des étoiles^.
Enfin Hugo pratique le développement par images ; Sainte-Beuve l'avait déjà noté pour les recueils publiés entre 1830 et 1852. Je n'en citerai qu'un exemple, particulièrement caractéristique, celui « de la verte église au bon Dieu». Voici la quinzième strophe, qui clôt le développement :
Toute la nef, d'aube baignée.
Palpitait d'extase et d'émoi.
— Ami, me dit une araignée, La grande rosace est de moi*.
1. Cont., éd. Vianey, t. III, p. 229, v. 365 (date : 1854, éd. et ms.).
3. Quatre Vents de l'Esprit, Paris, Hetzel-Quantin, 1881, t. I, p. 52.