En voici brièvement l'histoire
Les Misérables (la préface est datée de Hauteville-House, l^"" janvier 1862). Conçu après 1830, commencé en 1845-1848, le roman a été revisé et complété de 1860 à 1862. Il a porté successivement trois titres : Les Misères, Jean Tréjean, Jean Valjean ; le titre définitif date de 1860. Une préface « philosophique », datée du 14 août 1860, que Victor Hugo a renoncé à publier, se trouve dans l'édition de l'Imprimerie Nationale, t. I, p. 309-400.
Les Travailleurs de la Mer, commencé le 4 juin 1864, a été terminé le 29 avril 1865, et mis en vente le 12 mars 1866. Hugo regrettait (26 avril 1866) d'avoir changé le titre primitif (Gilliatt le Malin).
L'Homme qui rit, commencé à Bruxelles, 4, place des Barricades, le 21 juillet 1866, jour de la fête de Hugo, a été terminé le 23 août 1868 ; la plus grande partie en a été écrite à Guernesey. La préface est datée d'Hauteville-House, avril 1869. L'Homme qui rit devait être le premier d'une série de trois volumes : L'Aristocratie — '■ La Monarchie — Quatrevingl Treize.
Quatrevingt Treize, conçu au début de 1841, a été commencé à Hauteville-House, le 16 décembre 1872 ; il a été terminé le 9 juin 1873. Hugo avait songé à deux autres titres : XVI 11^ siècle ; Les Inexorables (par opposition à : Les Misérables).
Toutes les références (sauf indication contraire) renvoient à l'édition de l'Imprimerie Nationale.
Je néglige aussi la langue des préfaces ; on la retrouve un peu partout dans l'œuvre de Hugo, pour peu que le sujet s'y prête ; elle est particulièrement caractéristique de sa façon de penser et de sa manière d'écrire.
Les théories de Hugo. — Outre ses nombreuses préfaces et le volume intitulé Littérature et Philosophie mêlées, que l'on peut considérer comme un ouvrage de doctrine, Victor Hugo, soit dans des « pensées» inédites, soit dans des notes marginales, soit dans ses lettres, a exprimé, d'une manière à la fois précise et éclatante, ses théories linguistiques (il serait désirable que ces documents fussent réunis, comme le furent jadis tous les textes de Voltaire qui portent sur le même sujet). Je ne puis donner ici qu'un petit nombre d'exemples significatifs.
Hugo a eu conscience de la valeur respective de la prose et du vers. « La prose et le vers ne sont que des matières dont se sert le poète, fondeur et ciseleur, pour faire les figures de ses idées. Le vers, c'est le marbre ; la prose, c'est l'airain. » Aucune des deux matières n'est supérieure à l'autre : « le métail de Corinthe vaut la pierre de Carrare». Les sujets « où se mélangent dans une proportion quelconque l'humain et le divin, l'idéal et le réel», peuvent indifféremment être traités en prose ou en vers. Mais « il y a d'autres idées qui exigent impérieusement le marbre blanc, transparent et rêveur du vers. La beauté pure ve ut le vers. Une Vénus en bronze serait une négresse» {Post-Scriptum, p. 5L4 ; date : 1834-1836).
Le problème de la nature du roman a aussi inquiété Hugo. Les livres, dit-il, doivent « devenir européens, je dis plus, humains. De là une nouvelle logique de l'art, et de certaines nécessités de composition qui modifient tout, même les conditions, jadis étroites, de goût et de langue, lesquelles doivent s'élargir comme le reste »^. L'adjectif qui peut caractériser les romans de Hugo est l'adjectif épique^.
Mais, si Hugo est l'homme des grandes conceptions, il n'en méprise pas pour autant les petits détails. Relisant l'exposition du monde dans la préface philosophique des Misérables, il écrivait en marge du manuscrit : « Cette peinture de la terre est un écorché ; mettre de la chair dessus.»— H prévoyait même une nouvelle disposition typographique, destinée à aérer le texte : « Peut-être le couper en alinéas ^ peu inter-
1. Hugo à M. Daëlli, 18 oct. 1862 [Misérables, t. V, p., 296-297).
2. Après l'échec de L'Homme qui rit, Hugo constatait avec mélancolie : « J'ai voulu abuser du roman, j'ai voulu en faire une épopée. J'ai voulu forcer le lecteur à penser à chaque ligne. De là une sorte de colère du public contre moi » (Homme qui ril, p. 590).
3. Victor Hugo attachait une très grande importance aux alinéas. L'imprimeur en ayant pris à son aise avec les indications du manuscrit, il se fâche : « Une imperfection typogra-
lignés avec de grands blancs pour les grandes divisions» {Misérables, t. I, p. 313). — La ponctuation est voulue et réfléchie : « Toutes les fois qu'il y a une virgule avant un et, le correcteur ôte la virgule. Or la virgule doit souvent être placée avant une conjonction ; cela dépend du sens. Suivez scrupuleusement ma ponctuation» (c'est Hugo qui souligne ; Misérables, t. V, p. 318 ; cf. encore la lettre à Lacroix du 5 février). Soucieux aussi de l'intonation, il exige : « ne jamais mettre de points suspensifs^ où je n'en mets pas» {Id., t. V, p. 316). — Les majuscules ont pour lui une valeur particulière : « Ne pas mettre habituellement de majuscule à, l'océan. Quand il faudra la majuscule, je l'indiquerai» {Travailleurs de la Mer, p. 495 ; p. 501, il précise : «là où il est personnifié»). Il s'agit de noter une intonation particulière^. Mais, quand il s'agit d'ordres religieux, il est à peu près indifférent d'écrire Bénédictin (nom propre) ou bénédictin (nom commun) : de tels noms peuvent en effet être classés dans l'une ou l'autre catégorie. Victor Hugo tenait pour le nom commun : « ôter toutes les majuscules de toutes les dénominations d'ordres religieux sans exception : bernardins, camaldules, etc.» (Hugo à Lacroix, 12 février 1862 ; Misérables, t. V, p. 319). Il écrit de même « un anglais -n là où nous écrivons « un Anglais ». — Il a d'ailleurs des idées très précises sur l'orthographe ; il note sur épreuve : « j'ai déjà fait observer que quatrevingt ne veut pas de trait d'union ; c'est un seul mot, ne pas l'oublier» {Quatrevingt Treize, p. 450). Parfois son orthographe est archaïque et réactionnaire ; il tient pour patriarchal : « la vieille orthographe patriarchal est la bonne, la maintenir» {Travailleurs de la Mer, p. 495). Ailleurs il est farouchement révolutionnaire : « Partout où il y a bluets, mettre bleuets. Bleuet vient de bleu. Ne tenir aucun compte de la stupide orthographe des dictionnaires qui sont tous faits par des ânes» {Misérables, t. V, p. 319 ; lettre à Lacroix du 12 février 1862).
Le « GRAMMAIRIEN ». — Hugo, saus montrer un respect aveugle pour les injonctions de « Notre-Dame la Grammaire » (dont l'autel, d'ailleurs, était servi alors par des prêtres indignes), fait preuve d'un sens linguistique souvent très fin. Broussailles est généralement employé au
phique (trois lignes seulement au haut d'une page) n'est rien à côté d'un contresens littéraire » (Hugo à Lacroix, 10 janvier 1862 ; cf. aussi, 5 février, Misérables, t. V, p. 318 ; tout le texte est à lire et à méditer).
1. II n'aimait pas non plus les*** : « Se défier des... et des*** » (A propos de G*** ; Misérables, t. V, p. 317).
2. Dans Les Travailleurs de la Mer, le chapitre Sub Umbrâ est particulièrement caractéristique (p. 300-304). Je note, p. 300 : V Inconnu ; — -p. Zi)\,V Ignoré ; on est en présence
de Tout, d'où la soumission, et de Plusieurs, d'où la défiance ; le Mal ; ■ — p. 302, le
Bien , l'Ombre ; — p. 304, la Nuit. — Ton général du chapitre : « L'inaccessible ajouté
à l'impénétrable, l'impénétrable ajouté à l'inexplicable, l'inexplicable ajouté à l'incommensurable, tel est le ciel » (p. 301).
Histoire de la langue française. XIII. 7
pluriel ; c'est une affaire de concept (la chose est vue comme une pluralité d'épines, de ronces, etc.). Hugo préfère le singulier : « La mère échevelée, déchirée, saignante, s'était laissée rouler de broussaille en hroiissaille dans le ravin» {Quatrevingt Treize, p. 304 ; cf. p. 69 : «Derrière ime broussaille, il s'arrêta» [le marquis de Lantenac]). Broussaille désigne pour Hugo une variété particulière de buisson (épineux) derrière lequel Lantenac peut se dissimuler.
« Ça » renvoie habituellement à des choses. Mais une vivandière dira : « Hs sont gentils, ces petits ; ça'^ vous a déjà l'air d'être des personnes» (/rf., p. 10). Les petits, pour la vivandière, sont classés dans la catégorie des choses. Hugo use fréquemment de l'indéterminé « cela». Tantôt « cela» désigne un ensemble : « Il y a encore une certaine grâce dans une fête morte. Cela a été heureux. Sur ces chaises en désarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumières éteintes, on a pensé de la joie» {Misérables, t. V, p. 224). Plus souvent ce sont des groupes humains : « Sept ou huit soldats disposés en peloton venaient de déboucher dans la rue Polonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Cela venait vers lui»(/(/., t. II-III, p. 162). « Un demi-cercle de masques farouches s'ébaucha confusément dans la brume. Ces faces regardaient et approchaient. Cela était probablement des hommes» {Misérables, Reliquat, t. IV, p. 365). Ce dernier exemple est particulièrement caractéristique ; quand il s'agit de groupes humains (ou d'individus), « cela» est pour Hugo un moyen de « déshumanisation».
Hugo fait preuve aussi de maîtrise dans le maniement des articles. Il s'agit de décrire la mer au début d'une tempête : « La mer qui, le moment d'auparavant, avait des écailles, avait maintenant une peau. Tel est ce dragon. Ce n'était plus le crocodile, c'était le boa » {Homme qui rit, p. 83). L'article défini généralise (cf. : « ce n'était plus »« crocodile, c'était un boa»; l'article indéfini particularise). L'article partitif conquiert de nouveaux emplois : « [La pieuvre] a un aspect de scorbut et de gangrène. C'est de la maladie arrangée en monstruosité» {Travailleurs de la Mer, p. 372). Dans l'exemple qui suit, la suppression de tout article est particulièrement heureuse : « Les enfants acceptent tout de suite et familièrement la joie et le bonheur, étant eux-mêmes naturellement bonheur et joie)) {Misérables, t. II-lIl, p. 101). «Bonheur» et «joie» cessent d'être « actualisés».
1. Cf., dans Les Misérables, t. II-III, p. 478, le dialogue entre le Jondrette et sa femme. Le Jondrette vient de reconnaître la « demoiselle » qui accompagnait M. Leblanc :
— C'est eUe !
— Ça? dit la femme.
— Ça ! dit le mari.
Aucune expression ne saurait rendre ce qu'il y avait dans le ca de la mère. C'était la surprise, la rage, la haine, la colère, mêlées et combinées dans une intonation monstrueuse.
Il semble parfois que Hugo, jonglant avec les adjectifs verbaux (variables) et les participes présents (invariables), s'amuse à fabriquer de beaux exemples pour grammairiens subtils : « De longues flammèches s'envolaient au loin et rayaient l'ombre, et l'on eût dit des comètes combattantes^ courant'^ les unes après les autres» {Quatret^ingt Treize, p. 303). A l'occasion, il n'hésite pas à donner à Lacroix (et aux médiocres praticiens de l'époque) de précieuses leçons sur la concordance des
temps : « Vous vous trompez dans vos questions grammaticales ;
on dit indifféremment : "Cela l'étonnait que Paris soit si grand", ou : "que Paris fût si grand". Soit vaut mieux si l'on veut exprimer la permanence du fait» {Misérables, t. V, p. 322).
Les «couleurs». — C'est, pour Hugo, un problème essentiel : «une nouvelle logique de l'art» modifie «même les conditions, jadis étroites, de goût et de langue, lesquelles doivent s'élargir comme le reste» (cf. ci-dessus, p. 6, n. 3). Évidemment Les Misérables exigeaient d'autres « moyens» qu'Oi^ri/ca.
LES LANGUES ÉTRANGÈRES. — Le livre de l'avenir devant être non seulement européen, mais humain, Victor Hugo usera dans ses romans de toutes les langues de l'univers. Dans le chapitre X des Traçailleurs de la Mer (p. 113-114), c'est une véritable orgie de mots originaires de tous les pays possibles et imaginables. L'espagnol, selon Hugo, étant aux Hes anglo-normandes la langue de la contrebande, nous nous heurtons, entre autres citations (p. 49, 281, etc.), à une longue conversation en espagnol {Id., p. 159-164) dont la traduction est donnée en bas de page : Hugo profite de l'occasion pour introduire deux mots de basque (p. 161). — Il est moins aisé de faire intervenir les marins de Venise {luoghi spavantosi, p. 323), et c'est comme par hasard que Hugo nous apprend que de « magnifiques tentures de faïence» se disaient « en Portugal azulejosy> {Id., p. 17). — Enfin, pour pouvoir citer du turc, il faut qu'il fasse de Rantaine^ un polyglotte : « [il] savait du turc ; au lieu de guillotiné, il disait néboïsséy> {Id., p. 97). Vinos et Fibi, deux vagabondes « à demi sauvages et restées effarées», « parlaient bréhaigne entre elles» {Homme qui rit, p. 268 ; cf., p. 247 : « deux femmes bréhaignes, c'est-à-dire bohémiennes»). — Il n'est pas étonnant de rencontrer un peu partout de l'anglais^. — ■ Le latin est
1. Les comètes appartiennent à la catégorie des comètes combattantes (cf. : «les unités combattantes ») ; l'action de « courir », au contraire, est limitée dans le temps.
2. Ursus aussi est polyglotte [Homme qui rit, p. 268) : il assimile «le compartiment central de la Green-Box à Varradash d'une hutte abyssinienne » (c'est moi qui souligne).
.3. Il est plus curieux de trouver une phrase anglaise traduite mot pour mot : « L'Angle- 1 erre était hors de Cromwell » (en 1660 ; Homme qui rit, p. 160).
aussi fréquent ; le grec, plus rare ; dans la Préface philosophique des Misérables, Hugo avait écrit, de la mer : « L'hymne homérique l'appelle Fracas ; Érispharagos » {Misérables, t. I, p. 324). — Hugo est amené, dans les Travailleurs de la Mer, et surtout dans Quatrevingt Treize, à citer du breton : je donnerai seulement un nom propre, celui d'un «antique poète inquiet», «ce Jérémie de la mer», Lhy-ouar'hhenn^. Hugo abuse quelque peu de ces vocables horrifiques.
LES € BAS-LANGAGES t. — Il est plus naturel, et plus heureux, d'user de toutes les ressources de la langue française, y compris ses patois : d'ailleurs la couleur locale et la couleur sociale l'exigent. Là Hugo se révèle un maître : il a l'art merveilleux de créer du populaire qui est à la fois authentique et «hugolien», de l'enfantin qui est à la fois joli et vraisemblable.
LE PARLER ENFANTIN. — Parfois Hugo cite un mot d'enfant qui l'a frappé par sa justesse : « Thénardier était arrivé sur ce que les enfants, dans leur langue figurée, appellent le coupant du mury> {Misérables, t. IV, p. iA9). (iPoupoupe » (soupe) est du français de bébé (Georgette, Quatrevingt Treize, p. 233). Un dialogue entre René Jean et Georgette ne manque pas de charme. Georgette appelle les hirondelles des « cocos». René Jean ne peut pas tolérer cet abus :
— Mademoiselle, on ne dit pas des cocos, on dit des oseaux.
— Zozo, dit Georgette [Id., p. 235 ; cf. passim, tout le chapitre, p. 231-243).
Un dialogue entre Gros Alain et Georgette {Id., p. 446) a été supprimé par Hugo, qui a senti ce que ce procédé avait d'un peu grossier.
C'est sans doute pour cette raison que Cosette (qui a huit ans) parle déjà comme une femme (du peuple) :
— Qu'est-ce que Ponine et Zelma ?
— Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. Comme qui dirait ses filles (Misérables, t. II-III, p. 101).
Ce mélange d'enfantin et de populaire est une trouvaille.
LE PARLER POPULAIRE. — Je classe SOUS ce terme général des faits linguistiques complexes; le concept «peuple» embrasse des person-
1. Travailleurs de la Mer, p. 11. — Keksekça (« qu'est-ce que c'est que cela») fait sur Hugo l'effet d'un « mot russe ou polonais, ou d'un de ces cris sauvages que les yoways et les botocudos se lancent du bord d'un fleuve à l'autre à travers les solitudes » [Misérables, t. IV, p. 128). Le manuscrit portait d'abord : « les Ogibbevas ». C'est sans doute parce qu'il les avait déjà cités dans le chapitre consacré au père Gillenormand que Hugo les a remplacés par les Botocudos. — Hugo cherche à la fois la couleur vive et la diversité. — Sur les noms propres étrangers, voyez pp. 17-18, 89-90.
nages de caractères fort différents, que Victor Hugo diversifie avec le plus grand soin.
Le procédé le plus simple pour «faire du populaire» consiste — Henry Monnier ne s'en prive pas — à accumuler des fautes de vocabulaire, de morphologie et de syntaxe. Hugo méprise ce moyen, trop commode, et qui détonne dans un texte littéraire. H avait ajouté en marge de son manuscrit : « Une "lady" qui oublie sa dignité jusqu'à faire son lit ou balayer sa chambre dans l'occasion déchoit immédiatement : ce n'est pas-t-une dame, c'est une femme» {Travailleurs de la Mer, p. 480). En se relisant, il a barré sa phrase, qui pourtant présente de façon amusante une ob>servation assez fine.
Le «peuple» possède un vocabulaire à lui : «je te grifferais, je te grajjignerais->\ dit Favourite, qui a «de l'instruction» [Misérables, t. I, p. 139). Victor Hugo, traduisant graffignerais, a-t-il craint qu'on ne comprît pas le mot ? L'un des inconvénients des mots « populaires» est en effet qu'ils risquent de ne pas être intelligibles au lecteur cultivé.
L'expression imagée est une ressource plus précieuse. « Je serais devenu fou furieux, çrai fou à camisoley), dit Fauchelevent {Misérables, t. ILIII, p. 270 ; Jean Valjean a failli être étouffé).
— Il me semble que j'entends lé canon. L'hôte écouta.
— Oui, citoyen. Et la fusillade. On déchire de la toile [Quatrevingt Treize,
Hugo distingue les innombrables nuances du parler des «simples». Le « soldatesque» doit être classé à part : il mélange de façon variable la langue du peuple et l'argot militaire. La vivandière a donné à boire aux petits :
Le premier but et fit la grimace.
Le second but et cracha.
■- — C'est pourtant bon, dit la vivandière.
— C'est du coupe-figure? demanda le sergent [Quatrevingt Treize, p. 14).
La cantinière s'intéresse surtout aux bébés :
« Comment s'appelle la iéieM5e.^»demande-t-elle à la mère {Id., p. 9). Et elle constate : « la momignarde qui tette est fameusement gouliafre » (p. 11). Apitoyée, elle trouve tout de suite une situation sociale pour Michelle Fléchard : « vous serez la cantinière numéro deux, je vous
montrerai Vétat ; on a son bidon et sa clochette ; les blessés, ça
a soif ; comme c'est godiche de se battre ! Venez avec nous. Si je
suis tuée, vous aurez ma survivance. Voyez-vous, j'ai l'air comme ça.
mais je suis une bonne femme et un brave hommen {Id., p. 12). On peut se demander si le dernier trait ne sent pas un peu l'homme de lettres, mais ce qui précède est d'un naturel parfait.
La langue des grenadiers est assez différente. Le sergent plaisante : « Les Fléchards sont les Fléchards, comme les Radoub sont les
Radoub » « Qu'est-ce qu'ils jléchardaient, tes Fléchards? » {Id., p. 10).
Mais voici qui est de la philosophie de l'histoire : « c'est tout de même un véritable massacrement pour V entendement d'un honnête homme, que de voir des iroquois de la Chine qui ont eu leur beau-père estropié par le seigneur, leur grand-père galérien par le curé, et leur père pendu par le roi, et qui se battent, nom d'un petit bonhomme ! et qui se fichent en révolte, et qui se font écrabouiller pour le seigneur, le curé et le roi» {Id., p. 12).
Le Caimand^, qui est un mendiant, parle par proverbes : « les événements sont les événements», dit-il {Id., p. 74). 11 constate : « les riches, ça a sur nous un avantage, c'est que ça mange tous les jours. Manger, ça conserve» {Ibid.). Parfois on croit entendre Hugo lui-même : « Parce que je songe, on croit que je sais» {Id., p. 75).
J'hésite à placer ici la chanson que Hugo met dans la bouche de Gavroche. Toutefois la variante peut être considérée comme populaire :
Je n'aime pas l'eau claire,
C'est la faute à Voltaire ;
J'aime le curaçao,
C'est la faute à Rousseau
{Misérables, t. V, p. 312.)
FRAyçAis DIALECTAL ET PATOIS. — Ce qui Semble avoirtout d'abord attiré Hugo dans ces parlers, c'est le pittoresque et la sonorité des mots : «La nuit passée, nous avons couché dans une émousse» («un arbre creux»; Quatrevingt Treize, p. 14). «Cet espèce de logis sous
terre s'appelle en langue paysanne carnichot. Ce nom s'applique
aussi à des cachettes pratiquées dans l'épaisseur des murs C'est
meublé de quelques pots, d'un grabat de paille ou de goémon lavé et séché, d'une grosse couverture de créseau et de quelques mèches de suif avec un briquet et des tiges creuses de brane-ursine pour allumettes» {Id., p. 73).
Dans les Iles anglo-normandes, Hugo s'est intéressé au patois pour lui-même. Certes, des mots comme épluque-pommiers {Travailleurs de la Mer, p. 71) ou sarregousette {Id., p. 67) ne pouvaient manquer d'atti-
1. Connu en Lorraine, où il désigne un mendiant, ce mot doit être rapproché du verbe quémander [caimander, Dicl. de l'Acad., 1694-1740).
rer son attention ; mais il reproduit aussi des conversations (sur le maçon, par exemple, qui était tombé d'un toit) :
— Il guarit.
— Ver dia ! il a chu de plus haut que ce grand pau^ C'est ravissant qu'il ne se soit rien rompu (Id., p. G(")-G7).
Hugo s'amuse évidemment quand il admire le talent des hoiiselières :
A Aurigny, on a une mode. On prend de la bouse de vache et on la jette contre les murs. Il y a une manière de la jeter. Quand elle est sèche, elle tombe, et l'on se chauffe avec cela. On appelle ces bouses sèches, des coipiaux. On n'épouse une fille que si elle est bonne bouselière [Id., p. 85).
Mais il n'hésite pas à faire, à l'occasion, un cours de patois :
Le sénéchal a lequis du prévôt le serment ; ledit prévôt, ayant levé la
main et salué le seigneur, a dit : — Je 1' jurons.
L'archipel normand parle français avec quelques variantes, comme on le voit. Paroisse se prononce paresse. On a «un ma à la gambe qui n'est pas commua».
— Comment vous portez-vous ? Petitement. Moyennement. Tout à l'aisi. C'està-dire : mal, pas mal, bien. Etre triste, c'est <( avoir les esprits bas » [Id., p. 31) .
Il n'est pas douteux que l'emploi du parler local, surtout dans Les Travailleurs de la Mer., ne contribue à créer ce qu'on peut appeler l'atmosphère du roman^.
L'ARGOT DES MALFAITEURS^. — ^ Un livre entier des Misérables, le livre VII, est consacré à l'argot des malfaiteurs (voyez H. L., t. XII, p. 400-409). Victor Hugo appréciait le pittoresque de cette langue du crime. Admirant ce chef-d'œuvre qu'est un .gros sou évidé où l'on peut dissimuler une lime, il note : « ces produits hideux et délicats d'un art prodigieux sont dans la bijouterie ce que les métaphores de l'argot sont dans la poésie» {Misérables., t. II-III, p. 522).
Bon observateur, Hugo distingue l'argot du Temple (Babet), l'argot des barrières (Brujon), nettement différents du français populaire de Paris (Gueulemer) : un enfant se dit «mion», «môme», «moucheron» dans ces trois « dialectes» {Id.., t. IV, p. 153).
A l'argot des malfaiteurs s'oppose un argot des policiers : « [Javert],